Qu’en est-il de la ville durable ?

Depuis l’annonce de sa construction en 2011, le nouveau siège social d’Apple a fait l’objet d’une large couverture médiatique. Plusieurs ont salué l’architecture audacieuse de même que les prouesses technologiques sans précédent contenues dans cet anneau de verre de 2,8 millions de pieds carrés de superficie qui a coûté plus de 5 milliards de dollars. Cependant, le manque – voire l’absence – de cohésion de ce complexe avec son environnement a été soulevé.

Pourtant le design, le bon, figure parmi les solutions les plus prometteuses qui soient pour appréhender les défis urbanistiques actuels. L’accroissement démographique et les déplacements populationnels engendrés par les guerres ou la famine exercent une pression sans précédent sur les zones urbanisées. Dans les pays émergents, le manque criant d’infrastructures et la méconnaissance des modes de gestion rendent les villes particulièrement vulnérables aux désordres occasionnés par une croissance aussi explosive. Des phénomènes climatiques nouveaux – océans qui ragent, planète en surchauffe – imposent une vigilance accrue. Des stratégies d’adaptation innovantes doivent être élaborées dans des délais très courts pour en limiter les impacts négatifs. Facteur d’un tout autre ordre : les variations de cycle économique peuvent réduire une ville à néant.

L’architecte de paysage Louise Mozingo a même qualifié ce type de geste architectural de « rétrograde1 ». La preuve que l’isolement de grands édifices industriels dans des zones coupées de la vie commerçante et résidentielle mène à des conséquences écologiques et sociales désastreuses2 n’est plus à faire. L’étalement urbain est une tare qui vient avec tout un lot de problématiques endémiques. Avec ses 9 000 places de stationnement et son projet d’emmurer 12 000 travailleurs dans une culture insulaire aseptisée, l’Apple Park 2 témoigne d’une vision urbanistique passéiste qui n’enrichit en rien la pensée actuelle portant sur la notion de ville durable viable.

« Mon souci de mettre en avant culture, récit, émotion et plaisir plutôt qu’économie et fonction n’est pas oubli du présent, mais attachement à une culture du projet. Quel projet ? Agir pour transformer. Être au monde et de quelque part. Concevoir des villes d’aujourd’hui sans renier le déjà là ni se prolonger en un mimétisme historiciste ou une uniformisation généralisée. Sommes-nous condamnés à vivre dans la ville-monde cent fois reproduite ou saurons-nous être de notre temps et de notre lieu ? Les villes qui émergent, celles de plus de 10 millions d’habitants, les villes génériques pour habitants génériques et sociétés génériques exercent une fascination du nombre et de la quantité ; rarement de la qualité. Anciennes ou neuves, elles sont souvent inhabitables […] Apprenons le projet d’habiter la ville dans ses singularités ».


François Barré


Les villes naissent et s’adaptent. D’autres meurent. Petite ou grande, interdépendante, solidaire ou compétitive, chacune occupe une position qui lui est propre sur l’échiquier des enjeux planétaires actuels. Certaines dites « créatives » empruntent des trajectoires d’innovation pour réaliser un développement responsable, faire croître une économie, réduire les iniquités sociales, se rendre plus attractives… Le présent dossier s’est construit autour de cette idée de « ville créative », un angle qui permet d’interroger le design sous de multiples facettes. C’est du côté de villes comme Montréal et Shawinigan que nous avons cherché la part faite au design, parmi les initiatives ayant le plus contribué à en dynamiser le tissu urbain. Chacune fait ici l’objet d’un segment permettant d’illustrer où s’exerce la créativité des professionnels du design et comment leur contribution influence positivement des domaines comme l’économie, le développement urbain, la cohésion sociale, le bien-être des citoyens. Le designer talentueux voit derrière chaque projet un « écosystème de relations à maîtriser3 ». Appliquée à la ville, cette vision pousse à réfléchir sur les façons de l’habiter.

1-  ROGERS, Adam. If You Care About Cities, Apple’s New Campus Sucks, 8 juin 2017,
[www.wired.com/story/apple-campus/?mbid=social_twitter]. 
2-  Lire à ce sujet : PAQUOT, Thierry. Désastres urbains. Les villes meurent aussi, La Découverte, Paris, 2014.
3-  BARRÉ, François. « Vivre la ville, du voisinage au territoire », dans : Nouvelles villes de design, sous la direction de Marie-Josée Lacroix, Québec, Ville de Montréal, 2005, p. 247. (L’auteur est conseiller en projets urbains et culturels à Paris.)

 

 

 

 


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