Confucius et la conception de l’habitat Photo : Ricardo De Mattos

Lorsque quelqu’un visite la République populaire de Chine pour la première fois et voit des exemples de l’architecture traditionnelle chinoise avec ses toits incurvés, ses couleurs vives et ses lignes imbriquées, il peut se demander comment les Chinois ont imaginé un style aussi exceptionnel. Bien qu’elles soient toutes différentes et uniques en leur genre, une chose persiste, puisqu’il est la base de toute réalisation, le confucianisme. Regard sur l’idéologie confucéenne dans l’architecture et la conception de l’habitat. Le confucianisme est un néologisme qui n’apparaît en Occident que vers le XIXe siècle, alors qu’il fut élevé au rang d’idéologie officielle d’État sous la dynastie des Han par l’empereur Han Wu, qui régna de 149 à 87 av. J.-C., et continua à être révéré à travers les dynasties suivantes.

Confucianisme et position de l’individu dans la société

La philosophie confucéenne attache une grande importance à l’éthique et aux relations humaines, et représente l’un des principaux piliers de la culture chinoise, peut-on lire dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Parmi les principes fondamentaux de la philosophie confucéenne figurent la fidélité, la piété filiale, l’intégrité morale, la droiture, la soumission absolue du domestique au maître, de l’enfant au père, de l’épouse au mari, ainsi que la bienveillance, la sagesse, la foi et enfin l’adhésion au code confucéen.

Pour Max Weber, le confucianisme se confond avec la tradition chinoise réservant une place marginale au taoïsme et au bouddhisme. Alors qu’en Chine, on parle en fait de ru « culture des lettrés », terme qui devrait d’ailleurs être adopté pour clarifier les choses. Ces ru sont intégrés dans les jia « penseurs, philosophes » et les jiao « religion, doctrine ».

En résumé, le confucianisme peut être présenté par rapport à un ordre social, politique, économique, sans oublier la dimension de la religion et de la sagesse. Ce courant donne, par ailleurs, une grande importance à la position de l’individu dans la société.



Cité interdite, porte de l’harmonie suprême. Le lion, symbole du pouvoir et de la dignité. Femelle tenant un lionceau sous sa patte – Photo : Joe Brandt

L’idéologie confucéenne dans la conception de l’habitat

L’idéologie confucéenne fut le noyau du système social hiérarchique de la Chine féodale. Les maisons traditionnelles avec cour furent donc fortement influencées par le code de conduite hiérarchique du confucianisme qui marquait une stricte distinction entre l’intérieur et l’extérieur, le supérieur et l’inférieur, l’homme et la femme. Ces lieux clos formaient un monde à part, reclus et isolé du monde extérieur.

Le code de conduite confucéen fut un système institutionnalisé de règles qui gouverna tous les rapports interpersonnels de la société féodale de Chine. Son but, basique, concernait l’établissement et le maintien d’un système social hiérarchique. Les maisons avec cour furent les expressions matérielles de l’idéologie confucéenne. En fait, le système social hiérarchique chinois engendra un système très restrictif de réglementations architecturales. Toutes les constructions étaient contrôlées par un code de construction détaillé qui différenciait clairement le rang et le statut.

Ce code appliqué comme loi dès le VIIe siècle, régissait tous les aspects de la conception et de la construction, depuis l’échelle à respecter, le plan, jusqu’aux formes du toit et la décoration. Les transgressions de ce code étaient considérées comme un crime et passibles de peine de mort dans certains cas.

L’architecture devint l’un des symboles les plus reconnaissables de la société féodale chinoise fondée sur la classe sociale. Par exemple, le centre, le nord, la gauche, et l’avant de la maison sont considérés comme supérieurs, et les côtés, le sud, la droite, l’arrière comme inférieurs. Dans les maisons traditionnelles, l’aile nord-est la plus souhaitable car elle fait face au sud et reçoit le plus de lumière du soleil. La chambre centrale de l’aile nord, en tant que pièce la mieux localisée, faisait office de salle de réception ou de salle des ancêtres. Les chambres de l’aile nord de la maison étaient occupées par les grands-parents, et celles de l’ouest, par le chef de famille. Les générations les plus jeunes logeaient dans les ailes est et ouest. Le fils aîné et sa famille vivaient dans l’aile est, et le cadet et sa famille dans l’aile ouest. L’aile sud abritait les chambres d’amis, les salles d’étude, les cuisines et les réserves. Son entrée principale et ses chambres publiques étaient déviées de la cour intérieure par un mur et une porte décorative, isolant les chambres intérieures d’une intrusion extérieure.

Les femmes n’étaient pas autorisées à quitter la cour centrale, et les invités n’avaient pas la permission d’y entrer. De plus grandes enceintes avaient souvent des cours secondaires et des bâtiments utilisés pour loger les fils et les filles célibataires ou servaient alors à divers usages. Les fenêtres des chambres donnaient toutes sur la cour centrale. Des murs écrans furent dressés dans les portes principales pour empêcher la vue depuis l’extérieur. La vie à l’intérieur de la cour était un monde confiné qui soulignait la différence de statut entre les jeunes et vieilles générations, les fils aînés et cadets, les hommes et les femmes.

Ces logements incarnaient donc l’organisation patriarcale, hiérarchique, de la société féodale chinoise, notamment la distinction entre le supérieur et l’inférieur, l’intérieur et l’extérieur, l’homme et la femme, le maître et le domestique.

De même, les lions de pierre sont communs en Chine. On en voit à l’entrée des restaurants et des hôtels, accueillant les clients dans un symbole de culture traditionnelle chinoise. Dans le passé, pourtant, seuls les fonctionnaires du cinquième rang et plus étaient autorisés à placer les lions de pierres somptueux devant les portes de leurs maisons. Le nombre de rangées de crinières de lions donnait de plus amples informations sur la position sociale du propriétaire de la maison. Les lions de l’Empereur en avaient treize, les ducs et les princes, douze, et celles des fonctionnaires variaient selon leur rang.

Et les constructions traditionnelles chinoises avaient souvent des figurines de céramique représentant des créatures légendaires placées le long des avant-toits. La première fonction de ces figures était de protéger les clous sous les tuiles du toit. Plus tard, elles furent utilisées comme décorations et pour signifier la position sociale des occupants. Durant la dynastie des Qing (1636-1911), les règles furent établies en reliant le nombre et le type de figures aux fonctions des bâtiments. Seulement le Palais de l’Harmonie Suprême, dans lequel l’empereur réalisait des rituels sacrificiels, possédait tous ces types de créatures, de même que des statues de dieux. On exigeait de tous les autres bâtiments qu’ils en aient moins.



La Cité interdite, expression architecturale suprême de l’idéologie confucéenne – Photo : Robert Churchill


La Cité interdite : l’incarnation de l’idéologie confucéenne

La Cité interdite conçue par l’architecte Kuai Xiang de la Dynastie Ming (1368-1644), qui vécut de 1397 à 1481, représente l’expression architecturale suprême de l’idéologie confucéenne. En effet, au XVIe siècle, la Cité interdite était le plus grand palais du monde et représente toujours la plus grande construction en bois de complexe royal au monde, couvrant une surface de 720 000 m² et contenant 9999 pièces. Il fallut un million d’ouvriers et quatorze années pour compléter ce gigantesque projet de construction.

Depuis cette forteresse, l’empereur, le Fils du Ciel, gouvernait 120 millions de personnes. Lien sacré entre le peuple et Dieu, il avait un pouvoir infini. La cité se voulait tournée vers le vaste territoire qu’elle gouvernait, mais ses murailles l’isolaient de la réalité. Sa conception reflète les dogmes de la pensée confucéenne qui a servi de modèle à la Chine depuis l’époque de la dynastie des Han.

Ce complexe de cours massif représente clairement l’importance confucéenne accordée à la stricte division des classes et la position de l’individu pris dans un système hiérarchique. On compte du sud au nord trois secteurs d’activité :

  • la grande cour entre la porte du méridien (Wumen) et la porte de l’harmonie suprême (Taihemen); c’est ici qu’il fallait attendre lorsqu’on souhaitait s’entretenir avec l’empereur;
  • la cour extérieure était le coeur administratif de la cité, elle abrite les trois grands palais de l’État où avaient lieu les cérémonies;
  • la cour intérieure, après la porte de la pureté céleste, était réservée à l’empereur et à sa famille : l’impératrice, les épouses, les concubines, les eunuques et les serviteurs, soit 6 000 personnes. Il fallait ajouter à cela 6 000 gardes chargés de la sécurité de la famille impériale. À l’apogée de leur pouvoir, les eunuques étaient 20 000 prenant peu à peu les rênes du pouvoir.

En outre, la Cité interdite a été construite selon les règles du feng-shui. Elle compte plus de 9000 pièces, et les murs d’enceinte entourent la cité sur 900 mètres de longueur et 700 mètres de largeur. Son nom chinois est Zijincheng, ce qui signifie « cité interdite pourpre », le pourpre faisant référence à l’étoile Polaire et donc à la position centrale de la cité dans l’Empire. Le chiffre 9 est le chiffre clef de l’architecture de la cité interdite. Pour les Chinois, les chiffres impairs sont plus forts que les chiffres pairs, et le 9 est le plus puissant des impairs. De plus, il se prononce de la même façon que le caractère de la longévité. Par exemple, chaque tourelle d’angle est constituée de 3 avant-toits, 9 poutres, 18 piliers, 72 arêtes et 27 angles d’avant-toit.

Lorsqu’un fonctionnaire ou un envoyé devait s’entretenir avec l’empereur, il lui fallait franchir cinq portes avant d’arriver à son but : la porte tia’anmen, la porte duanmen, la porte du méridien, la porte de l’harmonie suprême, et la porte de la pureté céleste. C’est de la porte du méridien que l’empereur faisait ses annonces ainsi que la présentation du calendrier. Le passage du milieu était réservé à l’empereur, à l’impératrice le jour de son mariage, et à la sortie des trois lauréats du Concours impérial le jour de leur réception. L’endroit où l’empereur traitait les affaires officielles était localisé à l’avant du complexe de la Cité interdite. Les importantes cérémonies et le public constitué de militaires et de civils étaient reçus dans trois grands halls construits sur une terrasse élevée du sud au nord le long de l’axe central de la Cité interdite. La somptuosité de leur construction, de même que leur situation centrale, étaient l’expression du respect au pouvoir impérial. Derrière ces trois halls principaux se trouvaient les palais des empereurs et impératrices, ainsi que les nombreux auxiliaires des cours centrales. Cette configuration était l’expression du concept confucéen du « public devant, privé derrière ».

De plus, la classe dirigeante de la Chine ancienne pratiquait la polygamie avec une femme principale et de multiples concubines dans une même famille. Seulement l’impératrice, en tant que seule et unique épouse officielle de l’empereur, avait ses quartiers situés sur l’axe central vénéré de la Cité interdite. Les résidences des concubines impériales se trouvaient dans 12 cours intérieures à l’est et l’ouest de la ligne centrale. Cet aménagement était la représentation graphique de la supériorité de l’épouse principale dans ses relations avec les concubines.

La Cité interdite représentait donc bien les distinctions confucéennes entre le souverain/chef et le fonctionnaire/employé, l’homme et la femme, les épouses principales/officielles et les concubines.



Statue de Confucius, Temple de Confucius, Suzhou – Photo : Gautier Willaume

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