Réflexions sur l’ancien complexe textile de Magog
Ainsi s’ouvre un questionnement sur nos façons de transformer le territoire. Nos façons de développer ont évolué à travers le temps, et ce, en réponse au fonctionnement des villes, mais aussi afin de faire face aux enjeux et aux crises qui ont marqué chacune des époques dans lesquelles s’intègre un projet urbain. Avec du recul, ceux que nous considérons comme des réussites aujourd’hui ont beaucoup à voir avec leur capacité à innover et, ainsi, à créer des précédents transformateurs de nos façons de faire. Alors, comment devrait-on développer en 2025 et quelles sont les démarches exemplaires qui pourraient guider un projet de grande ampleur comme celui de Magog ?
Étant deux jeunes diplômés en urbanisme, loin de nous est la volonté d’être parfaitement exhaustifs et pointilleux dans ce texte. Il s’agit davantage d’inscrire les nouvelles théories et façons de faire fraîchement sorties du milieu universitaire, en intégrant notre humble opinion sur un terrain sur lequel nous avons travaillé durant notre parcours scolaire. Ainsi, nous proposons une vision ancrée dans les enjeux d’aujourd’hui, se voulant à la fois concrète, ambitieuse et spécifique au quartier des Tisserands et au site de l’ancienne Dominion Textile de Magog.
Quelle est l’histoire du quartier des Tisserands et des usines textiles de Magog ?
Si l’on effectue un bref retour dans le temps pour mieux comprendre ce qui amène ces grandes usines à s’installer à Magog, on constate que l’attractivité de cette localisation est due à sa connectivité aux grands marchés américains et montréalais grâce au nouveau réseau ferroviaire de 1877 et au potentiel hydraulique de l’embouchure de la rivière Magog.
En 1882, trois hommes d’affaires fondent la société Magog Textile & Print et entament la construction de leurs usines sur ce site clé. Deux ans plus tard, les premiers bâtiments ouvrent, et cette nouvelle entreprise devient alors la première imprimerie de coton au Canada. Après un bref passage aux mains de la Hochelaga Cotton, puis de la Dominion Textile Cotton Mills, celle-ci fusionnera, en 1905, avec la célèbre Dominion Textile. Cette dernière deviendra un acteur majeur dans l’industrie du textile qui obtiendra un quasi-monopole dans l’ensemble du Québec.
Dans la première moitié du XXe siècle, ce complexe attire un grand bassin de population à la recherche d’un emploi. Certains nomment même le quartier ouvrier qui se développe à cette époque, la « petite Beauce », en raison de la forte immigration de familles originaires de cette région du Québec. Ce faubourg non planifié, issu d’aucune initiative de la part de la compagnie pour héberger les centaines de familles qu’elle embauche, s’est bâti en réponse aux besoins des ménages et à l’aide des moyens financiers dont ces derniers disposaient.
Ainsi, individuellement, chaque bâtiment du quartier des Tisserands présente peu d’attraits en raison de la faible qualité des matériaux et des nombreuses modifications du cadre bâti. Cependant, encore aujourd’hui, la grande majorité des bâtiments tiennent toujours bon, ce qui en fait un des rares quartiers ouvriers non planifiés presque intacts. En tant que quartier ouvrier typique, il présente ainsi une valeur patrimoniale d’ensemble importante à considérer.
Ce quartier ouvrier a été connu sous plusieurs noms à travers le temps, tel que le « quartier Est », le « Bas de la ville » ou, plus récemment, le « quartier des Tisserands » en l’honneur des ouvriers de l’usine. Nommer cet espace marque son caractère particulier aux yeux des Magogois et Magogoises. Les historiens comparent le quartier ouvrier de l’époque à une fourmilière, autrement dit un quartier dynamique marqué par un ensemble d’activités et de services.
Cependant, la tendance à la délocalisation industrielle et à la mondialisation a forcé les collectivités à travers le Québec à diversifier leurs activités économiques afin d’être plus résilientes face aux fermetures de grandes entreprises industrielles. À Magog, cela se reflète en bonne partie par la création de l’actuel parc industriel, tentant de contrer la fuite des entreprises, ou encore, par le renforcement de la vocation touristique de la ville. Ainsi, plusieurs projets et investissements publics et privés auront lieu, mais presque uniquement dans l’ouest de la ville. L’est sera délaissé pendant plusieurs décennies. Finalement, et plus tardivement qu’ailleurs au Québec, soit en 2006 et en 2011, on annonce la fermeture du complexe textile. Ainsi, depuis 2011 et après cent vingt-cinq ans de production, plus aucun textile n’est fabriqué entre ces murs.
Plus le temps passe, plus la réhabilitation du site devient coûteuse et les risques de voir disparaître cette partie de l’histoire de Magog s’aggravent. La perte de la principale activité économique dans le quartier a entraîné avec elle la grande majorité des commerces et la vie de quartier qu’il connaissait autrefois. Ainsi, c’est l’identité et l’histoire magogoises qui en prennent un coup, car les usines elles-mêmes, massives et durables, ont contribué à définir l’identité de la collectivité au même titre que les églises et les édifices publics (MCCULLOUGH, Alan Bruce, L’industrie textile primaire au Canada histoire et patrimoine. Ottawa, Lieux historiques nationaux [service canadien des parcs], 1992).
Qu’en est-il aujourd’hui ?
Les annonces du 1er décembre 2021 et du 1er octobre 2025 inaugurent une nouvelle ère pour le quartier des Tisserands. Premièrement, l’acquisition de la partie est du complexe industriel par un promoteur, puis l’achat de la partie ouest par la ville indique des changements à venir. Les pouvoirs locaux décident de prendre en main l’avenir du quartier en posant un geste fort : l’acquisition d’un site stratégiquement situé entre la rivière Magog et la rue Principale, donnant sur un vaste quartier ouvrier en déclin.
Cet achat, totalisant un montant de 7,9 millions pour un terrain de 4,1 ha, permettra de reprendre possession de l’avenir des bâtiments les plus anciens du complexe industriel et parmi les plus âgés de la ville de Magog. Auparavant, ce site appartenait à une firme d’investissement immobilier, qui en avait fait l’acquisition en 2011 pour la somme de 500 000 $. Celle-ci a revendu ce bien à la municipalité dans un état de détérioration avancée, avec deux pavillons en moins démolis entre 2020 et 2022. Le reste du site appartient au Groupe Custeau, développeur immobilier de la région, qui a amorcé la rénovation et la mise à niveau de certaines portions de son site, et Pomerleau Architecture, qui a rénové deux bâtiments en 2008, puis dernièrement en 2025.
Cette nouvelle tombe à point, juste avant l’arrivée d’un plan particulier d’urbanisme (PPU) pour l’ensemble du quartier des Tisserands, qui inclut les usines. Ce type de document est central afin d’assurer une planification détaillée et soutenue, à la fois pour l’amélioration d’un milieu de vie existant en déclin et pour formuler un plan de restructuration du complexe industriel patrimonial. Bref, la municipalité devient le leader d’un vent de changement en orientant celui-ci. C’est à travers ce type de processus que bien des territoires ont connu une seconde vie. On peut penser au PPU de Candiac (2015), qui a transformé une zone industrielle en un quartier résidentiel durable ; au PPU des Faubourgs (2018), qui a permis le projet du quartier des Lumières (l’ancienne tour Radio-Canada) et du quartier Molson (l’ancienne usine Molson) à Montréal. Comme exemple parmi d’autres, on peut aussi mentionner le PPU du futur écoquartier de Lachine-Est (2023).
D’ailleurs, il est important de souligner que cet achat par la municipalité fait suite à une longue lutte amorcée en 2014 par un groupe citoyen, le Collectif des Tisserands. Aujourd’hui, celui-ci milite principalement pour la réhabilitation des bâtiments du complexe, la création d’un musée du textile, l’aménagement d’accès publics à la rivière et la création de logements sociaux et communautaires sur le site.
Repensons nos façons de faire
Au-delà des considérations liées à l’immobilier ou à l’économie, démolir et reconstruire est une décision profondément politique qui affecte directement le territoire et la communauté. Ainsi, une requalification réussie ne se limite pas à transformer un site sous-exploité en un nouveau quartier, mais doit aussi s’inscrire dans une vision cohérente du territoire. Une vision qui se doit, si elle souhaite faire face aux crises d’aujourd’hui et à celles de demain, de proposer une transformation des façons de concevoir et d’habiter la ville.
Depuis la désindustrialisation des années 1970 jusqu’aux années 1990, partout au Québec, les zones industrielles et les anciennes manufactures se sont métamorphosées pour pallier le vide qu’elles avaient laissé derrière elles. Ces dernières ont proposé du même coup une nouvelle ville, en délaissant les activités productives au profit de secteurs tels que ceux des services ou de l’investissement immobilier.
À Magog, cette transition arrive tardivement, principalement parce que ces grandes usines furent en activité bien plus longtemps qu’ailleurs et que, malgré tout, il s’agit d’un pôle régional qui n’attire pas autant les investissements que les grands centres. Aujourd’hui, alors que presque tous les éléments semblent réunis et que la requalification est à l’heure, la question à se poser est : au profit de quoi et de qui transforme-t-on ?
1. Mettre en place une vision globale
La réhabilitation d’un site industriel délaissé doit s’inscrire dans une perspective globale pour le territoire, où chaque action est un élément clé de l’écosystème urbain complexe que l’on souhaite développer ou renforcer. Comme le souligne le Guide de requalification des friches industrielles du MAMH (ministère des Affaires municipales et de l’Habitation), le défi n’est pas seulement de bâtir, mais de recoudre le territoire : reconnecter les berges de la rivière, les parcours, les fonctions et les citoyens. Une friche ne doit pas être reconnue comme une enclave urbaine, mais bien comme un maillon structurant du tissu urbain et social. Au-delà de la planification foncière et de la rentabilité financière d’un projet immobilier, il s’agit de réfléchir et de concevoir un pôle dynamique et socialement ancré, en misant sur la diversité des usages, la qualité des infrastructures et l’intégration visuelle dans le paysage qui agit comme un système permettant de renforcer chacune de ces composantes nouvelles.
Actuellement, le quartier est marqué par une fracture urbaine entre deux dynamiques territoriales : le secteur ouest de la ville, animé par une vie touristique riche sur la rue Principale Ouest, et de nombreux services commerciaux, et le secteur est, où se situent le quartier des Tisserands et les usines, marqué par un manque de services commerciaux et une population plus vulnérable. Magog a la chance de posséder un grand ensemble industriel situé à l’entrée du quartier est et le long de l’artère principale, ce qui permet d’imaginer des aménagements qui pourraient atténuer cette différenciation socio-économique. De plus, historiquement, les usines ont eu un caractère central dans le quartier. Une centralité qui pourrait ainsi être ramenée à travers des espaces et des usages qui rayonnent et redynamisent l’ensemble du quartier.
2. Renforcer et protéger les écosystèmes naturels afin de mieux faire face aux changements climatiques
La requalification industrielle représente une véritable occasion de transition écologique et ne doit pas être une simple vitrine d’écoblanchiment permettant d’atteindre la fameuse « acceptabilité sociale ». Penser aux écosystèmes dans la requalification, c’est mettre le vivant au centre d’un projet. Cela suppose à la fois de repenser la gestion des espaces et des bâtiments publics et privés en optimisant leur consommation énergétique et en limitant au maximum leurs impacts négatifs (gestion de l’eau, îlot de chaleur, connectivité écologique) sur leur environnement, voire d’envisager des infrastructures ayant un impact positif. En outre, l’environnement en tant que cadre directeur du développement urbain représente un véritable levier pour, à la fois, rétablir une équité territoriale et un équilibre écosystémique. Il permet aux citoyens de retrouver un contact avec la nature et de combler les fossés sociaux et écologiques du passé, contribuant ainsi à renforcer les écosystèmes fragiles et à atténuer les vulnérabilités des sociétés face aux changements climatiques.
Sur la friche industrielle et dans un contexte où les infrastructures ont été construites à une époque où la conscience environnementale était peu présente, voire inexistante, beaucoup reste à faire. Les enjeux environnementaux sont nombreux, mais à même le site des usines, une caractéristique cause des problèmes importants : l’omniprésence de surfaces minéralisées. Celles-ci entraînent une augmentation de la température ambiante dans le secteur et, considérant l’augmentation de la température projetée par les experts et l’augmentation du nombre de vagues de chaleur, quelques degrés risquent d’avoir une influence importante sur des populations déjà vulnérables. Ensuite, la gestion des eaux pluviales et de ruissellement sur des sols minéralisés et partiellement contaminés comporte des risques liés au déversement de polluants et de débris directement dans les eaux de la rivière Magog, un milieu naturel sensible. Une attention particulière à ces risques doit être présente à travers les actions de réaménagement.
3. Répondre aux besoins sociaux et renforcer les communautés
Revitaliser un quartier, ce n’est pas seulement rénover et construire : c’est avant tout de renforcer un tissu social. Ainsi, un projet complet doit en effet créer de nouvelles occasions d’y habiter, mais aussi viser le maintien des populations vulnérables dans le quartier. Cela passe notamment par une meilleure protection pour les locataires à risque d’éviction ou encore par un soutien aux petits propriétaires à faibles revenus. En effet, la rareté des logements abordables se généralise au Québec, ce qui accentue la pression sur les populations les moins nanties. D’un autre côté, la pénurie contribue à augmenter la pression immobilière, les logements abordables existants étant de plus en plus vus comme des occasions d’affaires.
Répondre aux besoins sociaux, c’est aussi reconnaître que la vitalité urbaine dépend de la diversité sociale et économique, mais aussi d’une population ancrée dans le territoire. Ainsi, afin de favoriser le renforcement d’un sentiment de communauté et l’entraide, il est primordial d’intégrer, dès les premières étapes d’un projet, les enjeux de logement, de mixité et d’embourgeoisement.
Dans un secteur comme celui du quartier des Tisserands, où la proportion de locataires y est plus importante, où près du tiers de la population vit avec un faible revenu et où le vieillissement démographique s’accélère plus rapidement qu’ailleurs à Magog, la requalification doit d’abord être pensée par et pour les personnes qui y vivent déjà. De plus, la municipalité, ne possédant que peu de terrains à développer, a peu de leviers de développement de logement abordable pour faire face à la crise. Il devient donc impératif que Magog développe des stratégies pour protéger ces résidents vulnérables sur son territoire. De plus, avec les nouveaux terrains acquis, la municipalité doit trouver des partenaires intéressés à développer du logement social et communautaire, puisque le lien d’ancrage le plus important de chaque individu reste, dans la très grande majorité des cas, son milieu de vie et, ainsi, son logement.
4. Créer des espaces qui donnent du sens et renforcent l'identité
Dans la plupart des villes du Québec se trouvent des traces d’un passé industriel riche qui a modulé autrefois la vie urbaine. Ces édifices imposants et les quartiers ouvriers qui les accompagnent sont de véritables symboles et ne devraient pas simplement être vus comme des vestiges désuets du passé. Ils constituent des archives collectives avec un potentiel important. Ainsi, les processus de redynamisation des friches industrielles et des quartiers limitrophes ne doivent pas avoir comme finalité d’effacer le caractère existant du milieu, mais bien de prolonger et de mettre en valeur son identité particulière.
Préserver, c’est aussi inventer autrement : réhabilité, transformé, réaffecté pour que la ville reste habitée par son histoire, à la fois aujourd’hui et dans son avenir.
À Magog, la requalification de la Dominion Textile et du quartier des Tisserands doit conjuguer la mémoire du lieu et l’ingéniosité urbanistique et technique. D’abord, plusieurs espaces vacants sont actuellement présents sur le site, principalement situés le long de la rue Principale Est. Ceux-ci représentent des lieux intéressants pour de nouvelles constructions, mais ils devront rendre hommage à la volumétrie et à l’architecture du quartier et des usines. Un défi de taille afin d’intégrer harmonieusement de nouvelles constructions. D’un autre côté, il faut mettre en valeur le passé ouvrier de Magog et s’assurer que ces lieux emblématiques sont accessibles à tous.
En créant des lieux publics à la fois intérieurs et extérieurs, on évite de privatiser l’accès à cette histoire commune. Finalement, ces grands bâtiments industriels ayant une logique monofonctionnelle posent de grandes difficultés techniques pour leur requalification. En effet, il est difficile d’y intégrer des usages commerciaux de petites et moyennes tailles ou encore du logement. Toutefois, il s’agit des besoins les plus criants du quartier. Dans les dernières décennies, plusieurs architectes et ingénieurs ont trouvé des solutions innovantes face à ces réalités techniques. Les transformations et aménagements proposés à Magog devraient s’en inspirer.
5. Avoir une approche démocratique et rassembleuse
Beaucoup de projets immobiliers ne parviennent pas à terme – pas faute de moyens, mais faute d’écoute. Il arrive fréquemment que les résidents d’un secteur soient tenus à distance des décisions qui transforment leur cadre de vie, ou encore, qu’un projet ne soit qu’un maigre copier-coller d’une réussite d’ailleurs sans ancrage local.
Encore bien souvent, dans les processus participatifs en place au niveau municipal, les citoyens sont souvent confrontés à des projets prêts à construire, sans avoir eu l’occasion d’exprimer leurs besoins et leurs enjeux lors des étapes préliminaires de conception. Pourtant, la réussite d’une revitalisation repose sur la capacité à concevoir le projet qui répond à des besoins. Ainsi, la requalification des friches industrielles devrait mettre de l’avant des processus de cocréation, où les citoyens, les travailleurs du secteur, les organismes, les élus, les concepteurs et les promoteurs deviennent partenaires d’un même projet collectif. Elle doit s’incarner dans des ateliers de conception participative, des comités de suivi citoyen et des mécanismes permettant un réel dialogue entre les acteurs. Cette approche ouverte favorise une meilleure compréhension des interventions, une appropriation plus forte des lieux par la communauté et, ainsi, une plus grande légitimité des transformations urbaines. La revitalisation est donc un outil de démocratie locale et de cocréation urbaine, où l’intelligence collective façonne un territoire partagé et évolutif.
À Magog, les impératifs économiques liés à la rénovation des bâtiments de l’ancienne industrie textile risquent d’accélérer la prise de décision ; cela représente un risque à la fois pour la démocratie locale et la qualité du projet. Il est nécessaire que la population ait son mot à dire et que la municipalité ne tombe pas dans les demi-mesures simplificatrices. Le quartier des Tisserands et le site de la Dominion Textile sont complexes. Requalifier et redynamiser efficacement nécessite d’innover sur le plan architectural, urbanistique et technique. Il est nécessaire de prendre un risque calculé et, ainsi, pouvoir se différencier des nombreuses rénovations et requalifications d’usines au Québec, tout en contournant des problèmes techniques qui peuvent sembler inévitables. Sortir des sentiers battus pourrait ouvrir les horizons vers de nouvelles façons de faire et donner une plus grande variété de possibilités répondant mieux aux besoins du quartier.
6. Créer des partenariats stables
L’un des principaux obstacles à la réussite des projets de requalification réside dans l’incertitude liée aux règlements et aux subventions applicables à des projets. Trop souvent, ces zones d’ombre découragent les développeurs responsables face à des demandes ou des conditions non prévues initialement.
Afin d’éviter ces dérives, il est essentiel d’établir des balises claires, ambitieuses, stables et qui répondent aux aides gouvernementales disponibles. Une planification prévisible n’implique pas d’alléger la réglementation. Les subventions, les règlements et les outils de planification ne représentent pas des freins pour des projets urbains, mais plutôt, si bien articulés, des leviers de transformation. Ils permettent d’orienter les investissements vers des objectifs collectifs : logements sociaux et abordables, verdissement, infrastructures publiques de qualité, ou encore, préservation patrimoniale. La gouvernance devient ainsi un instrument d’équilibre, où la réglementaire soutient la créativité au lieu de la restreindre.
La requalification des friches industrielles et des quartiers périphériques exige un leadership municipal fort, capable de fixer une vision à long terme, d’articuler les différents intervenants et d’assurer une continuité dans les orientations à travers les cycles politiques. Magog doit jouer un rôle clé dans la conception d’un projet urbain, garant de la cohérence de celui-ci.
À Magog, la volonté politique semble présente ; ne reste qu’à aller chercher les acteurs complémentaires à la réussite d’une requalification. Les gouvernements centraux, provincial et fédéral ont leur rôle à jouer. Les élus locaux doivent aller chercher cette aide. De plus, les instruments d’urbanisme qui régissent le développement doivent s’aligner sur les avantages et les subventions des gouvernements centraux afin de faciliter la réalisation des projets.
Quelques propositions issues de projets étudiants
La filature urbaine (2024), réalisé par Charles Frenette-Cyr, Méliane Massé, Jérémie Vincent-Rochette, Lorry Bisson Maxime Setlakwe et Juliette Grainge. – Illustrations : Collectif étudiant de l’UQÀM
Ce projet, réalisé dans le cadre du projet terminal du baccalauréat en urbanisme à l’Université du Québec à Montréal, vise à intégrer un parc le long des berges de la rivière Magog, à créer une place centrale à l’intersection de la rue Saint-David, à restructurer la rue Principale Est et à ajouter entre 800 et 1000 unités d’habitation grâce à la réhabilitation et à la conversion de certains bâtiments industriels, ainsi qu’à l’ajout de nouveaux bâtiments.
Dominion Textile Factory (2021), réalisé par Basile Van Laer. – Illustrations : Basile Van Laer
Ce projet, développé dans le cadre d’un mémoire de maîtrise en architecture à l’Université McGill, vise à réinventer les bâtiments existants de manière intelligente et créative. Il propose de transformer les différents pavillons industriels en un centre culturel, des logements, des équipements sportifs, des bureaux, des ateliers d’artistes et même un marché public.
Le nouveau quartier des Tisserands (2020) réalisé par Félix Hamel. – Illustrations : Félix Hamel
Ce projet réalisé dans le cadre du projet final à la maîtrise en architecture de l’Université Laval propose d’intégrer des logements sociaux, des appartements, un marché public, un pôle technologique, une microbrasserie, un accès public à la rivière et une tour d’observation à même l’une des anciennes cheminées.
Quelques réalisations inspirantes d’ici et d’ailleurs
Le quartier Angus (Montréal)
Le quartier Angus. À l’avant-plan, le parc Jean-Duceppe. À droite, le Locoshop Angus, ancien atelier de réparation de locomotives transformé en édifice locatif dédié à des commerces et bureaux d’entreprises. – Source : Société de développement Angus
Le projet de l’écoquartier du Technopôle Angus, arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie à Montréal, est un bel exemple de la manière dont une friche industrielle peut se transformer en un véritable catalyseur urbain. Développé sur le site des anciennes usines de locomotives, ce quartier est le résultat d’une démarche exemplaire portée d’abord par la société civile, un organisme parapublic, et, ensuite, par un développeur issu de l’économie sociale. Ces acteurs, appuyés par les gouvernements et grandement influencés par la pression locale, ont réussi à instaurer un précédent majeur dans l’histoire architecturale et urbanistique du Québec. Un projet conçu de façon innovante, ancré dans son milieu et guidé par des processus démocratiques.
Il est important de noter que cette réussite doit beaucoup à une forte mobilisation communautaire et citoyenne. D’abord pour contrer la proposition initiale de 1976, le Projet Marathon, et ensuite pour porter une nouvelle proposition, les groupes communautaires et citoyens ont forcé la main aux développeurs et aux gouvernements. En 1983, on annonce l’achat par l’État, puis un processus de consultations publiques. Il s’agit alors de la première consultation de l’histoire de Montréal sur un projet de développement, un précédent majeur pour la démocratisation de notre société.
À travers ces consultations, un consensus se dégage en faveur d’une majorité de logements sociaux sur le site. On présente le site comme « le dernier terrain du centre-est de Montréal disponible à court terme pour la construction de logements qui seront suffisamment près du centre-ville et des populations les plus durement touchées par la crise du logement » (audience publique sur le développement du site Angus, 1983). En 1987 et à la suite à de longues négociations entre les élus et la société civile, c’est finalement 49 % des logements qui seront destinés à des ménages à faible revenu sous la forme de logements sociaux et de coopératives sans but lucratif. En 1992, à la suite de l’annonce de la fermeture définitive des ateliers Angus et la perte de près de 1000 emplois, la Société de développement Angus (SDA) est mise sur place afin de maintenir des activités économiques sur place. En 2018, les objectifs de la SDA évolueront afin de développer une portion résidentielle accessible à des ménages de la classe moyenne, et récemment sur le logement social.
L’expérience d’Angus rappelle qu’une friche industrielle ne peut renaître que si elle s’appuie sur une triple alliance entre la gouvernance publique, l’engagement de la société civile et des développeurs innovants. Un bon équilibre entre le cadre politique, communautaire et entrepreneurial garantit la cohérence des interventions, protège l’intérêt collectif et assure la légitimité du projet et son inscription dans la réalité sociale du milieu.
Sur le plan urbain, Angus témoigne d’une intelligente transformation, et ce, entre autres par la réutilisation des bâtiments existants, une structure évolutive, une performance au niveau environnemental des bâtiments, une déminéralisation importante et la réduction de l’espace visible dédiée à l’automobile.
Hall 7 de Novaciéries, bâtiment emblématique des anciennes Aciéries de la Marine converti en musée d’art urbain et du street art, le MAUSA. – Source : Ville de Saint-Chamond
ÉcoQuartier Novaciéries (Saint-Chamond, France)
À Saint-Chamond, une ville avec un poids démographique semblable à Magog située à proximité de Lyon, le projet Novaciéries incarne la reconversion exemplaire d’un territoire longtemps marqué par des activités industrielles, notamment la métallurgie et l’armement. Sur ce vaste site de 45 hectares, délimité par une autoroute et une voie ferrée, la métropole a entamé dès le début des années 2000, et poursuit toujours, 25 ans plus tard, la réhabilitation de cet ensemble industriel.
Ce projet piloté par les instances publiques s’appuie sur une gouvernance partenariale forte, rassemblant acteurs publics, entreprises et citoyens autour d’une vision commune : faire de la reconversion de ce site comme un levier d’emploi et de qualité de vie. Reconnu pour son approche environnementale innovante, Novaciéries est le premier site en France à avoir expérimenté une méthode de dépollution sur place, et à faible émission de carbone, permettant d’éviter l’excavation massive tout en sécurisant durablement le sol. Le projet incarne aussi le renouvellement économique, avec la création de plus de 1 000 emplois, inscrivant Saint-Chamond dans le mouvement de régénération urbaine de la vallée de la Loire. Des emplois qui se distribuent autour d’une nouvelle offre en commerces et services, en institutions d’enseignement et culturelle, telle qu’un musée et un centre de formation en soin infirmier, et des activités de production. Il est aussi important de noter la qualité paysagère et la création de nouveaux espaces publics qui participent à l’augmentation de l’attractivité du projet et de l’ensemble de la ville.
Plus qu’une reconversion, Novaciéries démontre qu’une friche industrielle peut devenir un territoire dynamique, grâce à une série d’innovations intégrant le patrimoine, l’écologie, l’économie, la culture et les loisirs.
L’usine Paton Manufacturing Company débute ses activités en 1866 pour cesser en 1977. Les bâtiments ont été convertie en condominiums et logements, bureaux et espaces commerciaux. – Photo : Karl Dorais Kinkaid, Association québécoise pour le patrimoine industriel
Photo d’époque, 1910, collection Clovis, Société d’histoire de Sherbrooke.
Usine Paton (Sherbrooke, Canada)
Symbole du patrimoine industriel de Sherbrooke, l’ancienne usine Paton était au cœur de la vie économique locale dès 1866, avant de cesser ses activités en 1977. Ses bâtiments de brique rouge, inspirés des filatures de la Nouvelle-Angleterre, dominaient les berges de la rivière Magog, à l’endroit où le barrage hydroélectrique façonne les gorges du lac des Nations. Véritable pilier économique, la Paton fut la plus grande filature de laine au Canada, contribuant grandement à l’essor urbain de Sherbrooke.
Lors du déclin de l’industrie textile dans les années 1970, le complexe fut épargné de la démolition grâce à une initiative de la Fondation canadienne pour la protection du patrimoine (FCPP) et d’un groupe d’entrepreneurs locaux. Ce partenariat a donné naissance à un projet de reconversion audacieux, associant logements sociaux, condominiums, commerces et bureaux à l’intérieur des murs de l’usine.
Amorcée dans les années 1980, la transformation de l’usine Paton fut la première grande reconversion industrielle au Québec. En plus de préserver un témoin majeur du passé manufacturier, cette transformation urbaine amorça la revitalisation du Plateau Marquette, devenu un pôle administratif et résidentiel d’importance au centre-ville de Sherbrooke.
Aujourd’hui, la Paton demeure un exemple fondateur de reconversion patrimoniale réussie, démontrant qu’un site industriel peut devenir un catalyseur de renaissance urbaine et sociale.