Manifeste pour une architecture sobre et (vraiment) durable

Depuis une dizaine d’années se dessine une nouvelle architecture qui tire essentiellement ses vertus de prouesses sur le plan du design architectural. Or, l’obsession de l’accoutrement grandiloquent des formes, et aussi technologique des bâtiments, ont un prix social, éthique et environnemental souvent élevé, mais rarement pris en compte par les concepteurs.

En marge du modèle architectural dominant, marqué par des constructions filigranes habillées de verre, se profile un courant plus sobre mais tout aussi novateur qui milite en faveur d’une certaine frugalité dans la forme comme dans le contenu. Certes, un design architectural audacieux, tout autant que l’amélioration des propriétés thermiques des matériaux et du rendement des équipements mécaniques sont louables, mais ils suscitent des doutes sur les performances réelles de ces édifices grandiloquents. Et quoiqu’en
disent les porte-étendards du geste architectural spectaculaire, l’architecture n’a pas à se parer de formes extravagantes pour être attrayante, innovante et écoresponsable.

C’est du moins la conviction d’André Bourassa, du cabinet Bourassa Gaudreau Architectes. Ardent défenseur d’une approche plus réfléchie en matière de conception de bâtiment, il prône une architecture harmonieuse, fonctionnelle et durable, aux antipodes des designs salués par les concours d’architecture. « La qualité architecturale, ce n’est pas du tape-à- l’œil, fait-il valoir. La démesure dans la transparence, les porte-à-faux, c’est bien beau, mais il y a un prix environnemental à tout cela, et pas seulement en matière de matériaux. Ce qui n’empêche pas certains de pratiquer l’architecture comme d’autres font de la haute couture : leurs réalisations débordent du sens commun, elles ne sont pas accessibles. »

Changer la culture

Selon lui, les concours d’architecture seraient en partie responsables de ces débordements. Bien que la formule soit reconnue pour stimuler la conception de projets innovants sur le plan technique et esthétique, il reste que les projets lauréats vont souvent à l’encontre des objectifs de réduction des GES promus par le gouvernement du Québec. À son avis, des concours comme Architecture et Territoire – Les Prix de la Francophonie pour le développement durable, un concours institué par FORMES pour récompenser les projets tablant notamment sur une économie de moyens, seraient plus susceptibles d’amener un réel changement de culture.

« Certains projets intègrent des technologies tellement pointues que les occupants ont de la difficulté à utiliser le bâtiment, ajoute André Bourassa. Des interrupteurs électroniques qui ne supportaient pas la poussière, c’est aberrant. Sans compter que ces gadgets sont difficiles à remplacer ou à réparer, soit parce qu’ils ont tout simplement disparu du marché ou qu’il est impossible de mettre la main sur des pièces de rechange. Même chose pour contrôler les gains solaires : on installe des volets qui se ferment et s’ouvrent automatiquement plutôt que de traiter les façades de façon intelligente. C’est un non-sens. »

Travailler ensemble

Le bâtiment étant par définition un produit multisectoriel, pour qu’il soit vraiment durable, sa conception devrait l’être tout autant. Autrement dit, il faudrait asseoir tous les intervenants – promoteur, architecte, ingénieur, entrepreneur – à la même table et travailler en collégialité. Car sans travail global, il ne peut y avoir de solution globale, l’un n’allant pas sans l’autre. Mais il faut également du temps, une denrée rare à l’époque du fast-track et des projets en main. Et un meneur de jeu, faute de quoi la durabilité risque de se limiter au seul rendement énergétique, les aspects sociaux et éthiques étant totalement occultés.

« Le problème avec la conception intégrée, c’est que chacun tire la couverture de son bord et que personne ne se préoccupe de la finalité, souligne l’architecte Jean-Paul Boudreau. En Ontario, on pratique depuis peu une nouvelle approche de la conception intégrée, où tout le monde est payé à l’heure. Comme les gens ne sont pas coincés par les questions de sous, on arrive à de meilleures solutions en matière de coûts, de concept et d’échéancier. Lorsqu’ils s’entendent sur la direction à donner au projet, qu’ils ont défini des objectifs bien précis, chacun retourne de son côté et travaille selon le modèle conventionnel. »

Créer des milieux de vie

Pour M. Boudreau, il est temps de cesser de penser les bâtiments comme des objets isolés et de créer, via l’architecture, de véritables milieux de vie qui renforcent l’autonomie et les dynamiques sociales. Travaillant à la reconstruction d’Haïti, depuis le séisme qui a dévasté le pays en 2010, il a notamment participé à la conception de l’école professionnelle de Caracol, pour le compte d’une entreprise de textile sud-coréenne qui avait besoin d’un établissement pour former ses 3 000 travailleurs.

Ce bâtiment exemplaire met en œuvre les grands principes de la construction durable, notamment une économie de moyens et une adaptation parfaite à son environnement climatique. Organisé autour d’une cour intérieure verdoyante, il protège les salles de classe du soleil et des gains thermiques grâce à profonds avant-toits et à des passages couverts en périphérie de la cour-jardin. Histoire de minimiser encore plus les gains de chaleur, les murs extérieurs sont recouverts d’une double peau réalisée avec des
tiges de bambou. De plus, les eaux de ruissellement sont collectées des toits et acheminées vers des bassins naturalisés.

Vivre avec son environnement

Ce parti permet de rafraîchir l’air ambiant par évapotranspiration et favorise la ventilation naturellepar effet de convection. « Il faut apprendre à vivre avec nos environnements, note Jean-Paul Boudreau. En Haïti, il se construit présentement un hôpital avec une enveloppe à l’américaine. C’est incroyable, il fait plus chaud dedans que dehors. Ils n’auront pas le choix de le climatiser, alors qu’ils n’en ont pas les moyens et que l’électricité n’est disponible que quelques heures par jour. Pourtant, les pays chauds ont des connaissances ancestrales en matière d’architecture efficace. Ils misent entre autres sur des matériaux qui ont une grande inertie thermique. »

Une opinion que partage également l’architecte Paul Cartier, pour qui les technologies ont leur place à condition de les utiliser judicieusement. Selon lui, les architectes ont tout simplement perdu le contrôle du projet au profit des constructeurs et des ingénieurs en mécanique, du moins en matière d’efficacité énergétique, de confort des occupants et de qualité d’exécution. « Cherchez l’argent et vous saurez qui contrôle le projet, ironise-t-il. Ce sont les entrepreneurs qui ont le dernier mot, parce que ce sont eux qui prennent les risques en investissant dans les immobilisations matérielles et en engageant les sous-traitants. Je regrette, mais l’argent et la durabilité sont incompatibles. »

Il déplore du même souffle la tendance au lissage en architecture, où l’uniformité des bâtiments distille un ennui mortel. « L’architecture, ce n’est pas des gâteaux Vachon, dit-il. Pour qu’un bâtiment soit vraiment durable, il faut évidemment qu’il soit bien conçu et bien construit, tout en étant confortable pour ses occupants. Mais il faut aussi tenir compte de l’échelle urbaine et prendre en considération le rapport entre l’intérieur et l’extérieur, parce qu’il y a des gens qui se promènent dans la ville. En fait, pour atteindre la durabilité en architecture, ça prendrait un véritable courage politique. Pour moi, les visées de la Politique québécoise sur l’architecture, réclamée par l’Ordre des architectes, sont nettement insuffisantes. »


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