Expérience chanvre au Québec – Développer le marché Champs de chanvre. Source : Alliance du Lin et du Chanvre européens

En France, la filière chanvre est maintenant bien organisée (voir FORMES, vol. 19, no 4), mais le Québec fait aussi son expérience du chanvre et la MRC des Sources est un catalyseur de cette filière.

C’est ici que s’est installée l’entreprise Nature fibres, qui produit des isolants en fibres de chanvre. La MRC projette aussi d’établir la première chanvrière au Québec qui cultiverait le chanvre et en ferait la première transformation pour fournir la fibre et la chènevotte. Car comme le disait Karine Thibault, conseillère stratégique à la MRC, « le chanvre, ce n’est pas seulement la fibre, c’est aussi la chènevotte utilisée dans la fabrication du béton de chanvre. Il faut développer ce marché pour rentabiliser la culture du chanvre ». Heureusement, des architectes et constructeurs pionniers, comme Richard Trempe et Anthony Néron, fondateur de DuChanvre, osent explorer l’utilisation du chanvre.

Créée en 2017, « Nature fibres est la première entreprise en Amérique du Nord à se spécialiser dans la fabrication d’isolants à base de chanvre », soulignait Christiane Bérubé, directrice générale de Nature fibres. Plus précisément, Nature fibres s’approvisionne en fibres de chanvre issues de la première transformation et procède à la deuxième transformation. Après défibrage, la matière est mélangée avec un liant et chauffée à 150 °C pour former des matelas ou des panneaux souples qui peuvent être coupés et insérés dans une ossature de bois. Le produit phare de Nature fibres est le Profib Mat, un isolant thermique et acoustique qui a obtenu, en avril 2024, une homologation du Centre canadien de matériaux de construction, ce qui signifie que le produit est conforme au Code national du bâtiment.

Une étape cruciale est donc franchie, mais il reste encore quelques obstacles à l’utilisation du chanvre dans les bâtiments. En effet, comme il n’est pas inscrit dans le Code, une demande de solution de rechange auprès de la Régie du bâtiment du Québec peut s’avérer nécessaire. De plus, le Code requiert que la résistance thermique soit mesurée à 24 °C, ce qui donne pour le Profib Mat une valeur RSI de 0,5 pour 25,4 mm d’épaisseur (R 2,9 pour 1 po). « Avec cette valeur, dans une ossature en 2 x 6, si on met 5,5 pouces de Profib Mat, on arrive à R16 alors que le Code demande R24 », détaille Christiane Bérubé. Il est possible de rajouter de l’isolation, mais cela complique le système constructif et n’encourage pas l’adoption du matériau.

Pourtant, la résistance thermique n’est pas une valeur statique. Pour le chanvre, elle augmente quand la température descend. Ainsi, à – 7,5 °C, la résistance thermique d’un pouce d’épaisseur de Profib Mat atteint une RSI de 0,6 (R 3,4). De plus, le chanvre apporte d’autres propriétés physiques intéressantes comme sa capacité à réguler l’humidité intérieure et son inertie thermique.

La chènevotte, partie ligneuse broyée des tiges de chanvre, constitue la biomasse utilisée pour le béton de chanvre, un excellent isolant thermique et acoustique. – Photo : Émilie Bergeron, DuChanvre

 

En France, la filière chanvre est maintenant bien organisée (voir FORMES, vol. 19, no 4), mais le Québec fait aussi son expérience du chanvre et la MRC des Sources est un catalyseur de cette filière. C’est ici que s’est installée l’entreprise Nature fibres, qui produit des isolants en fibres de chanvre. La MRC projette aussi d’établir la première chanvrière au Québec qui cultiverait le chanvre et en ferait la première transformation pour fournir la fibre et la chènevotte. Car comme le disait Karine Thibault, conseillère stratégique à la MRC, « le chanvre, ce n’est pas seulement la fibre, c’est aussi la chènevotte utilisée dans la fabrication du béton de chanvre. Il faut développer ce marché pour rentabiliser la culture du chanvre ». Heureusement, des architectes et constructeurs pionniers, comme Richard Trempe et Anthony Néron, fondateur de DuChanvre, osent explorer l’utilisation du chanvre.

Expérience Auvergne laboratoire vivant

Dans un petit coin de Portneuf, sous le nom « Auvergne laboratoire vivant », l’architecte Richard Trempe mène des expérimentations grandeur nature depuis 2020. Il construit des pavillons dans l’objectif de développer des systèmes constructifs à haut rendement énergétique avec les techniques de construction industrielles standard et un surcoût limité. Dans les deux premières phases du projet, trois pavillons ont déjà été construits et pour la troisième phase, l’objectif est de construire un quatrième pavillon en tirant profit de l’inertie thermique de matériaux biosourcés comme le chanvre. L’inertie thermique est cette capacité d’un matériau à emmagasiner la chaleur, et donc à ralentir le transfert de la chaleur à travers le matériau. On parle aussi de déphasage thermique, qui est le temps nécessaire à la chaleur pour traverser le matériau. En été, ce déphasage permet de retarder la surchauffe dans les habitations et de réduire les besoins en climatisation. En hiver, il permet de garder la chaleur à l’intérieur.

Le chanvre a cette capacité d’emmagasiner la chaleur et de la restituer, mais un matériau ne fait pas le mur. « C’est l’interaction entre les matériaux qui va donner une inertie globale à l’assemblage au complet », précise Richard Trempe. En vue de la construction du quatrième pavillon, il a comparé plusieurs assemblages de murs par modélisation numérique et suivi la température et l’humidité à travers le mur en simulant une panne d’électricité. Détail intéressant, les données météorologiques utilisées pour cette simulation proviennent de la vraie panne d’électricité qui s’est produite du 17 au 22 décembre 2022, et pendant laquelle la température est descendue sous les moins 20 °C. Les assemblages ont été comparés à un mur construit selon les standards de Novoclimat et deux assemblages ont montré une meilleure résilience.

 

 À Auvergne laboratoire vivant, l’architecte Richard Trempe expérimente des systèmes constructifs à haute efficacité énergétique. Le 4e pavillon est isolé avec des matelas de chanvre. – Photos : Richard Trempe

 

L’un est constitué d’une ossature en 2 x 6 remplie de chanvre Profib Mat de Natures fibre, encadrée par deux panneaux ECO4 de MSL et qui affiche une RSI effective de 4,45. L’autre est construit d’une ossature en 2 x 4 avec du chanvre, encadrée de deux panneaux ECO4 avec une isolation extérieure en fibre de roche pour une RSI effective de 4,89. En comparaison, la RSI effective du mur Novoclimat est de 4,16. Après seulement 10 heures sans électricité, la température sur la surface intérieure du mur Novoclimat est descendue à 10 °C alors qu’elle est encore à 17 °C dans les murs en chanvre. Après deux jours et demi et alors qu’il fait – 5 °C dehors, la température est à 0 °C sur le mur Novoclimat et à 8 °C sur les murs en chanvre. La température extérieure fait ensuite quelques yoyos avant de chuter rapidement à – 22 °C après cinq jours et demi. Sur le mur Novoclimat, elle est alors à – 7 °C alors qu’elle est encore à +2 °C sur les murs en chanvre. « L’inertie thermique participe à la résilience du bâtiment dans la gestion des pointes d’électricité, lors des pannes d’électricité et des surchauffes estivales », concluait Richard Trempe. Il reste maintenant à valider in situ ses modélisations, ce qui sera fait avec le quatrième pavillon construit avec l’assemblage en 2 x 4.

En 2009, Anthony Néron fondait son entreprise DuChanvre ; depuis, il a participé à 350 projets de construction au Canada et aux États-Unis. Avec la chènevotte, soit le cœur de la tige de chanvre, il produit du béton de chanvre qui peut être coffré ou projeté sur place ou préfabriqué sous forme de blocs. Avec la chènevotte, il fabrique aussi des enduits de chanvre qu’il applique sur des murs en béton de chanvre ou autres matériaux rugueux comme la brique ou la pierre et qui peut servir de support pour une finition à la chaux. Au final, résume Anthony Néron, « avec l’isolation en béton de chanvre et une finition chaux-chanvre, on remplace les matériaux issus des combustibles fossiles par des matériaux géosourcés et biosourcés ».

Anthony Néron applique une première couche de finition à la chaux sur le mur en blocs de béton de chanvre de l’Atelier DuChanvre à Sherbrooke. – Photo : Émilie Bergeron, DuChanvre

 

Anthony Néron a décrit ses techniques dans un livre, intitulé Guide d’atelier, et il mène un projet de recherche avec l’Université de Sherbrooke pour valider ses techniques et améliorer ses matériaux. Il a aussi collaboré avec l’association américaine de la construction de chanvre (USHBA) pour introduire le chanvre dans le Code du bâtiment américain, ce que le Code national du bâtiment du Canada n’a pas encore fait. « J’ai entendu que le gouvernement voulait décarboner le secteur de la construction. Il va falloir ajuster le Code du bâtiment. Si on veut décarboner avec les mêmes techniques et les mêmes matériaux, ça ne marchera pas. Ça prend de la biomasse », soutient Anthony Néron en rappelant le bilan carbone avantageux du béton de chanvre.

Il faut de la biomasse et des matériaux biosourcés pour décarboner le bâtiment et il faut l’inclure dans le Code du bâtiment pour que ces matériaux dépassent le stade de l’expérience.


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