Pierre Guimond – Photographe visionnaire Pierre Guimond, photomonteur émérite et ex-professeur au Département des communications de l’UQAM. – Source : Succession Pierre Guimond

L’architecture, le territoire et l’environnement social, la folie consumériste, la progression des nouvelles technologies s’avèrent des thèmes récurrents de la production de Pierre Guimond, photographe et photomonteur visionnaire.

Créateur prolifique, artiste engagé et pédagogue hors pair, le photographe Pierre Guimond (1945-2022), récemment décédé, lègue une œuvre majeure dans l’histoire de l’art et de la photographie au Québec. Depuis 1968, cet artiste novateur a produit des milliers de clichés et réalisé un nombre imposant de photomontages. La folie consumériste, la progression des nouvelles technologies, l’architecture et l’environnement social s’avèrent des thèmes récurrents de sa production. Par des jeux d’associations d’images, le photographe arrive à fabriquer un puissant contre-discours visuel. Il nous confronte aux paradoxes de l’univers dans lequel nous vivons et à sa décomposition. Le photographe agit comme le visionnaire d’un futur possible, voire prévisible, marqué par la dystopie, l’aliénation et la tentation totalitaire.

Dans ce photomontage, Pierre Guimond illustre un monde artificiel où les destinées communes semblent imprévisibles. Dans un décor aseptisé, il illustre cette réalité par la présence de trois personnes énigmatiques intégrées dans un environnement spatial high-tech relevant du minimalisme le plus pur. Avec seulement cinq éléments, l’auteur communique son inquiétude face à l’avènement d’une société de plus en plus atomisée et inquiétante. Deux agents de l’ordre dirigent leur regard sur ce qui semble être au loin une femme. Cette image a presque vingt ans et elle montre l’acuité du photomonteur à suggérer l’amorce d’un drame dans un monde de plus en plus policé. – Pierre Guimond, photomontage 2005 – Source : Les états inventés d’Amérique

 

Amorcés il y a plus de cinquante ans, les travaux de Pierre Guimond préfigurent ce que nous pouvons observer aujourd’hui sur la scène politique et sociale, par exemple la montée de l’extrême droite dans le monde et du populisme aux États-Unis. En recyclant les images médiatiques et photographiques, il parvient à les détourner de leur sens premier pour nous offrir ce qu’il croit être le véritable miroir du monde actuel, voire son devenir.

 

Population utilisant des escaliers mécaniques dans un environnement spatial et architectural vide. Cette œuvre d’un pur classicisme sur le plan de la composition suggère une société où l’ordre et l’autodiscipline doivent cohabiter. On peut y voir une critique des sociétés totalitaires où la ligne de conduite à observer est souvent la conséquence d’une répression interne très forte. Globalement, la société civile devient de plus en plus une société de surveillance. Cet aspect, Guimond l’abordait déjà dans les années 1970 et 1980. C’est comme si le contenu de ses photomontages s’apparentait sur le plan de l’image à des scènes prémonitoires de George Orwell dans son roman 1984. – Pierre Guimond, photomontage 2002 – Source : Les états inventés d’Amérique

Succès et reconnaissance

C’est en 1977 au Centre culturel canadien à Paris que le photographe officialise son adhésion totale au médium du photomontage en présentant 77 œuvres. Le sociologue Marcel Rioux (1919-1992) signe le texte de l’exposition. S’ensuivent des manifestations dans plusieurs villes de France, à Liège et à Bruxelles. Dans les années 1980, ses expositions à Montréal sont courues, dont celle présentée en 1986 à la Maison de la culture Côte-des-Neiges qui attire 3 000 personnes. Le Service de la culture de la Ville de Montréal a d’ailleurs montré un vif intérêt pour les travaux de Pierre Guimond en programmant d’autres événements à l’intérieur de son réseau des Maisons de la culture. La ville de Montréal a également organisé en collaboration avec le Goethe Institut une exposition de ses travaux en Allemagne.

Une vision de la ville où le nombre d’autos et les surfaces consenties à leur stationnement deviennent astronomiques. Guimond s’attaque très tôt dans ses productions aux impacts de l’auto dans le monde contemporain. Dans cette œuvre, l’auteur présente l’automobile comme un fléau urbain tentaculaire entourant une ville moderne assiégée. – Pierre Guimond, photomontage 2005 – Source : Les états inventés d’Amérique

 

Durant les années 1990, ce visionnaire des temps modernes voyage dans différents pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Sud et présente en 1997 l’exposition intitulée Sept villes. Les photomontages exhibent des individus avec sensibilité dans des décors urbains reconstruits par l’artiste à partir de ses photographies. Les gros plans des personnes photographiées s’insèrent dans un montage architectural ultra-densifié. Le plus gros ouvrage qu’entreprendra Guimond sera sans conteste la création des 2 500 photomontages pour le film. Sorti en 2014, ce document revisite le rêve américain en dressant un regard critique sur ce pays de la démesure. Il s’y consacrera à temps plein pendant une dizaine d’années.

 

Pierre Guimond créa aussi des ouvrages en arts graphiques, dont des pochettes de disque et des affiches de cinéma. Ce photomontage a servi à illustrer le disque Un trou dans les nuages de Michel Rivard, paru en 1987. – Pierre Guimond, La mélancolie, photomontage 1980, utilisé pour la pochette du disque Un trou dans les nuages, 1987

 

Le paradoxe USA

Produit par Ian Boyd, Les états inventés d’Amérique est une adaptation cinématographique d’Alberta Nokes d’après l’œuvre photographique de Pierre Guimond. Celui-ci a également assumé la direction artistique et l’écriture des textes. Fasciné par les États-Unis, le photographe arpente le territoire américain, d’est en ouest. Il rapporte plus de 18 000 clichés, qu’il numérise à partir de négatifs 35 mm. Le film de quatre-vingt-six minutes présente une succession d’images mettant en relief les contradictions d’un pays qui porterait en lui les prémisses de sa propre décadence. La représentation d’un futur proche s’apparenterait à une expérience humaine factice.

Cette image montre en quoi le photomonteur s’appuie sur la coexistence d’images contradictoires pour refléter la discordance propre à notre ère postmoderne. À gauche, la représentation d’un athlète afro-américain, poing levé comme à l’effigie de Munich, jouxte l’image d’une jeune fille envoûtante au conformisme érotique ambiant. Dans l’opuscule de l’exposition de 1986 à la Maison de la culture Côte-des-Neiges, l’auteur et cinéaste Jacques Godbout stipule qu’il existe deux sources d’images utilisées par Pierre Guimond : celle bouleversante de l’actualité planétaire, et la deuxième, séduisante, qu’il nomme « publiactualité ». Il conclut que les œuvres de Guimond agissent comme le contrepoids du discours marchand et témoignent de la dépersonnalisation de notre civilisation. – Pierre Guimond, photomontage 2003 – Source : Les états inventés d’Amérique

 

Entreprise titanesque, Les états inventés d’Amérique a bénéficié d’un budget de 2,2 millions de dollars, soit le montant le plus élevé pour une production documentaire à cette époque. Le long métrage se voulait le premier film réalisé au Québec en haute définition numérique. Pour constituer une banque de données visuelles, une équipe de trois personnes a travaillé pendant un an à découper tous les éléments composant l’ensemble des photographies. Pour Guimond, le pouvoir du photomontage est de créer des adjonctions entre des moments, des lieux, puis de recréer des sens nouveaux, des surprises visuelles et des lectures nouvelles.

 


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