Alors que plusieurs débats persistent sur cette définition, précisons, pour les fins de cet article, que nous visons l’architecture de l’innovation sociale et technique née de moments de crises aussi transformatrices à leurs époques que celles que nous vivons actuellement. L’architecture d’avant-garde prônait la transformation de la construction d’édifices et de la ville sur les principes d’abordabilité, d’accessibilité et de démocratisation d’un habitat de qualité qui serait produit en série. Les thématiques des Congrès internationaux d’architecture moderne (CIAM), fondés en 1928 – dont Habitat minimal (1929), Rationalisation de la construction (1930), Logis et loisirs (1937), Habitat (1953, 1956) – dressaient la liste des grands enjeux à aborder. Ces thèmes sont encore pertinents aujourd’hui.

Soutenu par l’industrialisation et par les mutations, autant dans les modes de vie que dans la production et l’invention de nouveaux matériaux, le mouvement moderne en architecture est associé à la réalisation d’édifices marquants et à ses protagonistes les plus représentatifs. Les grands noms – Gropius, Le Corbusier, Mies van der Rohe et leurs contemporains – s’inspiraient des nouvelles infrastructures et procédés d’ingénierie pour produire une syntaxe en rupture avec l’architecture jusque-là convenue et enseignée. Le refus de l’ornement, la disparition des murs porteurs, les plans et façades libres, les surfaces lisses, la vénération de la géométrie pure, la transparence et la recherche d’une standardisation à atteindre sont devenus les fondements d’une architecture qui influencera des générations d’architectes dans la quête d’une application universelle.
Cette confluence entre l’ambition de construire un monde meilleur – technologique, hygiénique, démocratique – et un rôle social à redéfinir par une rhétorique disciplinaire de plus en plus théorisée, réfutera le modèle d’éducation calqué sur le passé au profit d’un enseignement aussi transformateur sur les plans technique, social, économique, géographique et politique.
Vers une nouvelle éducation de l’architecte
Le Bauhaus devient le symbole de cette nouvelle manière de voir et d’enseigner un design plus créatif, global et intégré. Cette pédagogie, fondée sur le grand projet moderne de l’« œuvre complète » et sur les tensions sociales en Europe, inspire et se transporte plus tard en Asie (plus spécifiquement au Japon) et en Amérique. De nombreux gradués et enseignants émigrent et démocratisent ces valeurs dans la pédagogie architecturale. Cette diffusion génère une progression fulgurante du mouvement dans la formation de la deuxième génération de modernistes. Responsables notamment des grandes écoles américaines, ces acteurs et leurs disciples consolident une formule pédagogique autour des trois doctrines de base : « form follows function », « less is more », « la machine à habiter ».
Pour les adeptes, cette architecture porte encore toute l’énergie créative d’une volonté de changer le monde, tandis que, pour les non-initiés, elle fait abstraction des qualités esthétiques convenues et normées depuis des millénaires. Apprécier et comprendre la substance de l’architecture moderne avec toutes ses complexités et contradictions reste encore aujourd’hui un enjeu, lié à cette tension entre une architecture convenue et une architecture à inventer.
Les critiques actuelles du mouvement sont nombreuses. Elles remettent en question une architecture certes innovante sur le plan formel et pédagogique, mais réalisée avec des systèmes énergivores, avec des visées coloniales et des matériaux peu connus et problématiques – tel l’amiante, largement utilisé dans l’isolation et la finition intérieure – et avec une durée de vie limitée.
Mies, symbole des tensions
Le « style international » signale l’apogée d’une volonté d’étendre la syntaxe moderne à l’échelle globale, portée par l’enrichissement spectaculaire des pays industrialisés après la Deuxième Guerre mondiale. Un architecte, sans doute plus que tous les autres, reconnu et vénéré par ses pairs2, incarne la quête d’une architecture nouvelle, rationnelle et universelle : Ludwig Mies van der Rohe. Connu à Montréal plus spécifiquement pour trois projets, dont deux sont iconiques3, il devient le symbole d’une modernité à globaliser. Adoré par certains comme maître de l’usage rigoureux des langages industriels, de l’acier et du verre, ses idées d’universalité sont décriées par d’autres comme destructrices de la ville traditionnelle, voire anti-urbaines4.
De nombreuses analyses architecturales et monographies portent sur les sagas entourant sa vie et sa pratique. Certaines le qualifient de raciste, sexiste et rancunier, critiques alimentées par ses conflits ou relations célèbres avec des clients (comme pour la maison Farnsworth5), ses liens idéologiques avec l’extrême droite6 et sa contribution à faire de l’architecture une discipline exclusive. Ces lectures critiques renforcent son statut polarisant.
La diffusion de ses œuvres dans plusieurs villes, utilisées comme images de marque moderne, témoigne également de l’évolution de son travail, non pas comme une recherche d’innovations, mais comme une représentation stylistique d’une approche unique, répliquée mondialement et consolidant un système architectural et éducatif exclusif à ceux qui portent les mêmes valeurs et manipulent les mêmes syntaxes.
Aujourd’hui, c’est surtout la crise climatique qui met en lumière les contradictions de ces approches antinomiques. L’adage « less is more » symbolise les nombreuses tensions au sein de l’œuvre de Mies : une représentation constructive qui exagère certaines dimensions au détriment d’une logique structurelle stricte ; une recherche de proportions qui l’emporte sur l’usage honnête des matériaux – autre dogme du modernisme. Par exemple, les colonnes supportant le toit de la station-service de L’Île-des-Sœurs auraient pu être beaucoup plus fines : elles constituent un cas manifeste de surutilisation matérielle.

Seagram Building, New York. – Photo : Gabriel Fernandes/Wikipedia
En matière de surconsommation de matériaux et d’énergie, Kiel Moe7 examine l’ampleur des impacts planétaires de la construction du Seagram Building à New York. Avec ses systèmes fermés de climatisation et son enveloppe en mur-rideau, cette cathédrale d’acier et de verre « internationale » a puisé dans des ressources locales et globales au nom de la simplicité. En réalité, les quantités de matières et d’énergies extraites pour le construire et l’opérer ensuite sont colossales. L’architecture de Mies, comme celle du mouvement moderne, est déconnectée de son écosystème naturel et nie les enjeux contextuels, en proposant des formes reproductibles globalement. Ses édifices deviennent ainsi des exemples probants d’une modernité destructrice, en conflit avec les systèmes naturels, pour avoir la bonne pierre au nom du « less is more »8.
Apprécier toutes ses contradictions est écologique
Les crises actuelles reconfigurent les défis de la modernité en architecture. Entre innovations spectaculaires et usage excessif des ressources, tous ses exemplaires construits doivent être compris et valorisés – d’une part, comme réserves matérielles, et, d’autre part, comme récits constructifs et architecturaux riches à analyser et à transmettre pour leur offrir un avenir.
La majorité des témoins de cette époque arrive à la fin de leur cycle de vie. Comprendre les énergies investies dans leur construction permet autant de réviser leurs aspects problématiques que de défendre leur conservation, afin que ces énergies n’aient pas été dépensées en vain et pour leur assurer une seconde vie utile.
Mort en 1969, Mies demeure l’un des architectes les plus influents, tant sur la pédagogie que sur l’expansion du mouvement moderne, avec ses édifices iconiques et la multitude de copies banales conçues par ses admirateurs. À Montréal, comme ailleurs, Mies a contribué à normaliser une vision architecturale et constructive, rationnelle et universelle, analogue à la romanisation par l’implantation d’infrastructures aux confins de l’empire.
Comment concilier ses approches impérialistes avec une analyse objective d’une architecture en quête d’innovations industrielles appliquées au bâti ? Il est inutile de vouloir déconstruire l’héritage de Mies : son œuvre met en lumière toutes les contradictions matérielles et idéologiques du mouvement moderne. Comme le disait si bien Gio Ponti, l’architecture moderne mérite autant notre amour9 que l’architecture ancienne qui, une fois relue avec les lunettes de notre époque, révèle aussi de grandes oppositions. C’est là, précisément, la richesse de l’architecture à sauvegarder.
Notes
1 Voir la nouvelle politique de l’architecture publique aux États-Unis qui prône un retour au style classique – « […] to advance the policy that Federal public buildings should be visually identifiable as civic buildings and respect regional, traditional, and classical architectural heritage in order to uplift and beautify public spaces and ennoble the United States and our system of self-government ». La Maison-Blanche. (2025-01-25). Promoting Beautiful Federal Civic Architecture. https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/promoting-beautiful-federal-civic-architecture/
3 La station-service à L’Île-des-Sœurs (construction 1967-1968), le Westmount Square (1964-1967) et le 201, rue Corot à L’Île-des-Sœurs (ouverture en 1967).
4 Voir le chapitre The Problem of Mies dans Jencks, C. (1973). Modern movements in architecture. Anchor Press. Garden City, N.Y.
5 Wendl, N. (2025). Almost nothing: Reclaiming Edith Farnsworth. University of Illinois Press. Chicago.
6 Hochman E. S. (1990). Architects of Fortune: Mies van der Rohe and the Third Reich. Fromm International. New York.
7 Moe, K. (2020). Unless: The Seagram Building construction ecology. Actar. Barcelona.
8 « Around 12,000 pounds of «Swenson» pink granite for the Seagram Building plaza and lobby floor was sourced from the Bald Hill Quarry outside Wells, Maine. » dans Moe, K. (2020). Unless: The Seagram Building construction ecology. Actar. Barcelona. p 256.
9 Ponti, G. (1960). In praise of architecture. F.W. Dodge. New York.