Le futur post-pandémique des professions du design – Volet 3 Maître D

Comment s’amorce le futur des professions du design dans un scénario post-pandémique ? FORMES propose une série d’articles portant une réflexion sur divers aspects des pratiques professionnelles, toutes disciplines confondues. Voici le troisième volet qui adresse le défi de l’enseignement.

Le défi de l’enseignement dans l’après-pandémie

Par Louis Lapointe, DGA

« Notre idéal est de privilégier un design qui tienne compte de la pleine diversité humaine, tout en respectant les capacités, les langues, les cultures, les races et les sexes, ainsi que toutes les autres différences et caractéristiques de l’humain. » – Définition d’un design inclusif et holistique selon l’Université OCAD1 de Toronto.

On sait qu’au début de la pandémie, le confinement a forcé les institutions d’enseignement à continuer d’offrir leur formation à distance. Dans un tel contexte, il est pertinent de se poser la question à savoir si les formations en design préparent adéquatement les étudiants aux nouvelles réalités des pratiques professionnelles dans un scénario post-pandémique.

Selon Tatjana Leblanc,designer industrielle, directrice et enseignante au programme et maîtrise de l’École de design de l’Université de Montréal, malgré le manque d’accès à certaines ressources du campus et d’un environnement stimulant pour les études, la pandémie n’a pas affecté de manière significative la qualité de la formation.  

Tatjana Leblanc

« Afin de pallier au problème de motivation ou de discipline de travail, ajoute Mme Leblanc, nos enseignants ont organisé des séances virtuelles d’atelier… afin de faciliter les échanges et les discussions. La COVID a permis de reconnaitre les valeurs ajoutées d’outils familiers que l’on possède depuis longtemps et de les mettre à contribution au processus d’apprentissage de chacun. Bien que confinés chez eux, les étudiants ont pu ainsi expérimenter, notamment avec des enregistrements photo et vidéo et des logiciels collaboratifs, de manière à valider les concepts, à documenter et à visualiser leurs idées. »

« La pandémie a aussi marqué notre conscience collective en nous sensibilisant à une nouvelle réalité, précise tout de même Mme Leblanc. Nous prenons conscience que les modèles actuels devraient être repensés pour mieux répondre aux besoins changeants. À titre d’exemple, la plupart de salles de classe se sont avérées inadéquates ou mal équipées. Aujourd’hui, avec le retour graduel en classe, on se questionne sur la pérennisation de certains modes opératoires post-COVID, tels que l’enseignement en mode hybride, le télétravail, les espaces partagés et l’importance des espaces collaboratifs. Par conséquent, il est utile de repenser les modes de travail… ainsi que l’équipement de nos futures salles de cours. »

Il faut considérer par ailleurs le fait que les outils technologiques évoluent rapidement et que les institutions d’enseignement ont parfois peine à suivre la cadence.

À ce propos, Marie-Pierre Gendron, designer industrielle et présidente de l’Association des designers industriels du Québec (ADIQ) mentionne, à titre d’exemple, que la numérisation d’un objet en 3D qui était très coûteuse il n’y a pas si longtemps, peut maintenant se faire à l’aide de certains téléphones intelligents de dernière génération.

Marie-Pierre Gendron

« Je crois que la discipline du design industriel a évolué rapidement au courant des dernières années, souligne Manuel Léveillé, designer industriel chez Alto Design. On peut penser par exemple à l’intégration de plus en plus fréquente de la spécialisation du UX, l’intégration du design dans des stratégies de produits en amont, l’écoconception, etc. Les universités travaillent fort en ce moment. Nous voyons déjà une différence dans les compétences que démontrent les étudiants sortant récemment du BAC. Elles laissent peut-être l’étudiant à lui-même sur certaines compétences nécessaires à un praticien, telles que la modélisation 3D, la faisabilité ou même le sketch. Peut-être un choix de spécialisation, pour la dernière année du BAC, pourrait être envisagé ; un peu comme le font certaines universités européennes. »

De manière à assurer une formation plus solide, est-ce que l’expérience de l’enseignement hybride (joignant le présentiel et le virtuel) faciliterait une collaboration accrue avec l’industrie qui soit accompagnée d’une augmentation souhaitable des heures consacrées aux stages en entreprise ?

Manuel Léveillé croit pour sa part que la présence de stages durant la formation aide beaucoup concrétiser la réalité de la profession, car elle permet à l’étudiant de voir quelles compétences seront les plus prisées sur le marché du travail. Cela dit, il aura ainsi accès à une certaine forme de mentorat, grâce à l’expérience de professionnels chevronnés.

Manuel Léveillé

« La variété des enseignants et des chargés de cours influence aussi de façon positive la qualité de la formation, précise M. Léveillé. Selon moi, se faire enseigner plusieurs cours et disciplines par le même enseignant peut possiblement limiter l’apprentissage des élèves. Se faire présenter une grande diversité de manières de faire, apprendre différents outils, pour finalement bâtir son propre coffre, est selon moi, l’avenue à préconiser dans une discipline comme le design. »

L’apport des plateformes virtuelles de visioconférences facilite la collaboration de professionnels, sans qu’il y ait de contraintes imposées par la distance. Par contre, on sait qu’il est difficile de mettre en place une formation davantage axée sur la pluridisciplinarité, sans entreprendre des changements majeurs dans la structure des programmes.Serait-ce réaliste de songer à prolonger certaines formations d’une année ?

Tatjana Leblanc souhaite partager son point de vue, lorsqu’elle affirme que « la formation de baccalauréat en trois ans est le modèle le plus répandu à l’échelle internationale. Lors de la réforme de notre programme de baccalauréat en design industriel, nous avons longuement débattu la question de maintenir ou non la 4e année d’études en design. Cependant considérant qu’aujourd’hui la profession doit faire face à des problématiques de plus en plus complexes, il était inconcevable pour nous de diminuer ou de compresser le contenu pédagogique. Nous sommes persuadés que la 4e année d’études donne une plus-value à la formation en design qui, depuis, produit une relève de haut niveau. » 

Pour Marie-Pierre Gendron,il semble évident que la formation en design d’environnement est déjà axée sur la pluridisciplinarité, à comparer à d’autres pratiques du design. « En ce qui concerne le design industriel, trois années d’études suffisent à peine pour couvrir le large spectre des pratiques, ajoute Mme Gendron, que ce soit en design d’appareils orthopédiques, d’outils électroniques ou de meubles. … il serait même intéressant de pouvoir y ajouter un second titre indiquant la spécialité, comme le font les ingénieurs. »

D’autre part, elle note que ce secteur d’activité est très peu connu et les jeunes auraient avantage à être informés à ce sujet, avant même d’arrêter leur choix sur un programme préuniversitaire. « On doit faire en sorte que les conseillers pédagogiques puissent connaître davantage les opportunités dans ce domaine, afin de bien informer les jeunes », soutient Mme Gendron.

  

Elsa Vincent et Emmanuelle Beaupère

Cette constatation est aussi partagée dans d’autres disciplines, notamment celle du design graphique. Elsa Vincent et Emmanuelle Beaupère, conceptrices en signalétique chez STGM, déplorent que la formation en signalétique demeure une discipline presque inexistante, et ce, ni en design graphique ni en architecture. La pratique se développe donc en milieu de travail et il y aurait une lacune à combler dans la formation des designers, car cette spécialité joue un rôle primordial dans la praticabilité et la sécurité des personnes dans les espaces publics.

Si l’on a appliqué de nouvelles mesures en mode d’urgence, le véritable défi se situe au niveau de la nécessité d’arrimer la formation des professions du design avec des scénarios qu’il aurait été impossible de prévoir, d’autant plus que la situation à ce jour continue d’évoluer. Cela met la table pour toutes sortes de possibilités, toutes aussi imprévisibles.

Note
1 L’Université OCAD de Toronto, anciennement connue sous l’appellation d’Ontario College of Art & Design, est l’institution d’enseignement supérieur la plus ancienne au Canada dans le domaine de l’art et du design. Source : Wikipédia

Articles récents

Matali Crasset – Marier enjeux du présent et richesse du passé

Matali Crasset – Marier enjeux du présent et richesse du passé

Le travail de la designer Matali Crasset est indissociable du vivant et de la forêt. Elle est aussi très attachée au patrimoine artistique français et s’en inspire pour ses créations contemporaines.


Lire la suite
Art public : le quartier comme territoire

Art public : le quartier comme territoire

Pour saisir l’importance que revêt aujourd’hui le quartier ou l’arrondissement dans l’évolution de l’art public montréalais, nous examinerons le cas particulier de l’arrondissement d’Outremont.


Lire la suite
Penser numériquement, fabriquer à la main !

Penser numériquement, fabriquer à la main !

Je vous écris pour vous parler de céramique, matière qui me passionne. J’espère qu’en me lisant et en y regardant de plus près, vous constaterez qu’il y a quelque chose de riche à dire à son sujet.


Lire la suite
Magazine FORMES
6 numéros pour seulement 29,95 $

Restez informé avec
notre infolettre

M’inscrire...
Merci pour votre inscription, vous devez maintenant confirmer votre abonnement par courriel. Consultez votre boîte de réception.

Vous n’avez pas de compte ?

Créer un compte