Montréal, un repère en matière de design ? Leadership créatif – Source : Clovis Henrard pour la factry.ca

Chaque année, la communauté du design prépare son calendrier d’événements et de salons. Ville après ville, les lieux défilent et cherchent à laisser leur trace, dans la mémoire collective des visiteurs. Paris, Stockholm, Milan, New York, Londres et Eindhoven attirent tous une audience fidèle, et ce, nonobstant l’ampleur du salon. Dans une industrie qui cherche constamment à se renouveler, ces villes sont devenues les repères en matière de design. Des références, si on veut, non seulement sur le plan de la matérialité et de l’esthétisme, mais aussi des thématiques environnementales, politiques et sociétales pertinentes. Quant à Montréal, est-ce que nous pouvons considérer les activités reliées au design en lice avec ces autres événements ? La réponse est non. Par contre, ceci ne veut pas dire que nous n’avons pas le potentiel de le devenir.

Sur cette liste impressionnante, la reine du design demeure Milan. Le Salon international du meuble. La capitale mondiale règne sur plus de 343 602 visiteurs sur un site majestueux conçu par l’architecte Massimiliano Fuksas.

Il y a une dizaine d'années, j’ai eu l’immense honneur de représenter le design montréalais à ce salon. D’autant plus que notre collectif était le premier du Québec à être sélectionné, dans la section des jeunes créateurs de moins de 35 ans (Salone Satellite), un titre que nous tenons toujours. Samare était une très jeune entreprise qui se forgeait une place sur la scène internationale, mais nous étions résolus à faire notre lancement à Montréal, avant notre départ. Pour nous, il était primordial de non seulement remercier les personnes impliquées dans notre réussite, mais aussi de faire la promotion du design montréalais, à travers nos différentes parutions médiatiques. Nous portions
nos origines avec fierté.

Récemment dotée de l’attestation UNESCO ville de design, Montréal et nous vivions, tous les deux, les balbutiements de nos nouvelles péripéties internationales, avec un sentiment que nos réussites individuelles ne pouvaient que renforcer le succès de notre homologue. Il y avait un esprit de coopération présent, où nos objectifs travaillaient en tandem, vers un but précis : voir l’épanouissement du design montréalais ici et à l’international, et ainsi permettre à d’autres jeunes designers d’atteindre le même niveau de visibilité que nous. Un esprit qui semble s’être érodé avec les années.

Une industrie

Ces aventures entrepreneuriales ont mené à des discussions et des réalisations, non seulement sur la perception du design localement, mais aussi sur le questionnement qui nous est dû, sur l’avenir de cette industrie au Québec. Le design est une force motrice de notre société. Si on observe la notion microéconomique que nos besoins sont illimités et que nous faisons face à des ressources limitées, nous devrions constamment rechercher de nouvelles solutions afin de combler cette notion de rareté. Le design vient remplir cette fonction. Il est une source renouvelable et inépuisable de l’activité économique au Québec. Le design est aussi une industrie en mutation. Le rôle du designer n’est plus confiné à la création d’un objet ou d’un lieu. On ressent son influence dans le milieu des affaires en ce qui a trait à la planification stratégique, l’expérimentation de différentes méthodologies de travail, ainsi que dans la sélection des entreprises pour les investissements de capital-risque.

Tour du stade olympique – Source : Provencher_Roy – Photo : Clémence Perrin

Une décennie, des centaines de voyages et de foires plus tard, ce qui différencie présentement les grandes villes de design et Montréal est justement la compréhension de ces transformations et l’implantation des nouvelles définitions dans leur travail. Ces villes ont créé un dialogue symbiotique autour des thématiques indispensables à la réussite : la production, la communication, l’éducation et la politique. Il est donc presque arbitraire d’utiliser le mot design lorsque nous décrivons nos événements, surtout dans un contexte de foire commerciale. Les événements montréalais sont davantage axés sur des exposants et thématiques locaux ; des sujets importants à mentionner si la distinction entre la décoration et le design était clairement différenciée auparavant. Sur le plan canadien, l’exposition à Toronto arrive non seulement à faire cette séparation, mais elle mise sur la collaboration entre les industries manufacturières et créatives, ainsi que sur des conférenciers d’envergure internationale. Avec dix ans de moins d’existence, cette foire dépasse celle de Montréal, avec presque le double de visiteurs annuels.

De plus, leur succès vient de la collaboration étroite entre les différents organismes mis en place pour la promotion des métiers reliés aux industries créatives. Montréal est choyée dans ce domaine de par son nombre d’organisations dédiées au design. Par contre, le besoin essentiel d’entraide, entre les différentes associations de design, ne se fait pas toujours, et ce, malgré la volonté de plusieurs de leurs membres. Nous nous retrouvons donc à nous combattre inutilement, au lieu de nous soutenir collectivement. À ce chapitre, je tiens à souligner le travail important de trois entités, de taille et de mission très différentes qui, grâce à leur initiative, commencent à changer les perceptions et dialogues existants : la Factry, le Collectif du design au Québec et la section des arts décoratifs et design du Musée des beaux-arts de Montréal. Tous les trois se distinguent par leur volonté de présenter et de discuter de la créativité québécoise différemment ; ainsi, ils présentent le design comme instigateur de progrès.

Alors quoi faire maintenant ?

Si une comparaison entre ici et les marchés européens peut paraître inégale – ou même injuste – pour certains, il faut se rappeler que quelques-unes de ces villes ont une population comparable à celle de Montréal. Par exemple, Milan ne compte que 1,3 million de résidents, sans compter sa périphérie. De plus, des événements tels que la semaine du design néerlandais, dans son format actuel, n’existe que depuis 2005. Par conséquent, l’argument de la superficie de notre île et le nombre d’années de fonctionnement ne peuvent s’appliquer.

Pour se tailler une place ici et à l’international, il faut que nous réalisions un saut collectif vers le changement et que nous réfutions les commentaires promouvant le statu quo. Aussi, nous ne devons pas chercher à compétitionner avec ces autres villes, mais plutôt utiliser notre propre vocabulaire avec les multiples industries qui peuvent bénéficier de nos connaissances. Notre contexte est unique et il faut le mettre en valeur. Pour ce faire, un programme de communication doit être instauré auprès de la population générale et du gouvernement, afin de démontrer non seulement le talent local incroyable, mais aussi pour mieux comprendre la portée économique de la créativité.

En 1961, le gouvernement du Québec a pris la décision d’investir dans le milieu des arts, avec sa politique d’intégration des arts à l’architecture. Créer afin de « permettre à la population de toutes les régions du Québec de mieux connaître l’art actuel sous ses diverses formes d’expression dans les domaines des arts visuels et des métiers d’art […] Et de participer ainsi à l’enrichissement du cadre de vie des citoyens par la présence de l’art dans les lieux qui ne sont habituellement pas réservés à cette fin 2 », cette loi a permis la création de plus de 3 700 œuvres. Une telle initiative, pour l’industrie du design, aurait des retombées importantes au niveau macroéconomique et microéconomique, même si le ministère de la Culture et des Communications propose moins que l’utilisation du 1 % budgétaire actuel de construction. Au niveau social, nous pourrions familiariser une plus grande population aux bénéfices du design et de sa valeur ajoutée pour tous. Le design, sous toutes ses formes, a le potentiel de devenir un enjeu économique non négligeable, et il temps que les différents paliers gouvernementaux le considèrent dans leur stratégie d’innovation.

Le parcours vers une plus grande reconnaissance du design à travers la province, et même à l’échelle mondiale, commence par le dynamisme des différents membres de cette communauté effervescente, mais surtout par celui des responsables des différentes organisations de design. Le progrès ne se manifeste pas uniquement au niveau technologique, mais aussi par la volonté de ses leaders. Ces personnes doivent prendre le pouls de la communauté et être prêtes à céder leur place, lorsque le moment propice arrive. La génération actuelle de jeunes créateurs pense différemment. Elle est sans peur et n’adhère pas à la vision traditionnelle de l’industrie. Il est peut-être temps de lui donner une plus grande voix à la table décisionnelle.

 

 


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