Cœurs de villages, rues principales et centres-villes du Québec Village de Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans. Photo : Pierre Lahoud

L’urbaniste Serge Filion adresse un texte sur l’aménagement des cœurs de villes et de villages, thème discuté dans le cadre du FORUM 2020 organisé par Vivre en Ville et Rues principales.

Qu’il s’agisse de cœurs de village, de rues principales ou de centres-villes, le propos que nous tiendrons s’applique intégralement. Nous chercherons à cerner les grandeurs et misères de ces quartiers qui témoignent de la genèse de nos établissements humains ici même au Québec. Nous tenterons de les caractériser pour mieux les protéger et mettre en valeur. Ils ont à nos yeux une valeur inestimable en raison surtout de leurs témoignages sur nos façons de vivre en communauté d’hier à aujourd’hui. Sont-ils un exemple ou un modèle d’urbanisme et devons-nous chercher à les imiter, à les béatifier, à les magnifier… ou encore devrions-nous passer à autre chose en laissant l’évolution des paysages urbains les gérer à l’aune des performances économiques et fiscales, les remplacer par autre chose de plus performant ? Nous chercherons des réponses en nous inspirant de ce que nous avons entendu et vu lors du FORUM 2020 organisé par Vivre en Ville et Rues principales le 18 février dernier au Château Laurier à Québec. Environ 200 participants se sont rassemblés et ont échangé sur ces questions en vue de formuler ensemble une batterie de constats et de recommandations qu’il vaut la peine de relayer haut et fort.

D’abord une belle unanimité

Avouons que nous étions prédisposés à recevoir le message de la coalition « Cœurs de villes et villages » constituée d’Action patrimoine, de l’Association des sociétés de développement commercial de Montréal, du Chantier de l’économie sociale, du Regroupement des sociétés de développement commercial du Québec, de Rues principales et de Vivre en Ville. Une brochette relevée d’experts engagés qui ont fait leurs preuves sur le terrain, dont le but était de lancer un cri du cœur susceptible de rallier tout le monde présent autour d’un objectif commun et emballant.

Christian Savard, président exécutif de Fondation Rues principales et directeur général de Vivre en Ville a dressé d’entrée de jeu un diagnostic accablant largement partagé par un parterre d’élus, de professionnels de l’aménagement du territoire, de marchands et de gens d’affaires, de spécialistes du patrimoine bâti et naturel et de résidents utilisateurs de ces quartiers où l’on retrouve aisément les plus beaux ensembles architecturaux et paysagers du Québec. Il a parlé sans ambages du marasme dans lequel se retrouvent les communautés qui les habitent. Et pourtant Benoit Bégin, urbaniste émérite et architecte du paysage, un des membres fondateurs de l’Ordre des urbanistes du Québec écrivait dans la Revue Urbanité, printemps 2015, un article intitulé : L’égérie de l’urbanisme au Québec avant la profession : « Dans l’aménagement laissé par les villages, les paroisses, notamment dans la plaine riveraine du Saint-Laurent, nous trouvons un modèle envié par tous ceux qui le connaissent, remarquable, par sa centralité, sa hiérarchie, son pragmatisme, ses valeurs communes, se prêtant à la transmission du patrimoine… ». Quoi dire de plus ?

La partie sud du village Baie-Saint-Paul (circa 1903-1920), carte postale, Valentine & Sons Publishing Co, BAnQ

Incapables de résister aux nouvelles tendances en matière de commerces de grandes surfaces et de mondialisation, incapables aussi de résister à la crue des eaux en Outaouais et en Beauce, à l’achat en ligne… le centre-ville traditionnel et le village québécois sont victimes de dévitalisation, de destructions des patrimoines mal entretenus ou en mal de vocation, de la compétition résultant de l’éparpillement urbain, de la difficulté de desservir une clientèle dont tous les déplacements se font par l’auto-solo. Un cocktail dévastateur pour leur pérennité. Aussi Christian Savard concluait que « nous devions de toute urgence nous donner un plan d’ensemble pour nos actions et mettre à profit nos connaissances, notre engagement et tous les leviers disponibles pour inverser les tendances du laisser-faire ». La table était mise pour tisser un consensus fort auprès des partenaires et des experts présents dans la salle. Ces doléances furent présentées en fin de séance à Marie-Ève Proulx, ministre déléguée au Développement économique régional, elle qui veut « redonner leur place aux régions et aux vieux quartiers de Montréal et Québec ».

Une présence compétente

La liste des personnes et organismes présents est impressionnante et nous donne une garantie certaine de mise en œuvre. Un véritable projet de société inspirant pour l’ensemble des pratiques urbanistiques et architecturales à la lumière de la donne du développement durable et inspiré qui devrait désormais nous servir de modèle. La conférence d’ouverture, « Je suis d’une ruelle comme on est d’un village » disait notre premier invité, Simon Jodoin, directeur initiateur du Tour du Québec. Face au développement urbain moderne ultra rapide, « ne faut-il pas s’occuper en priorité de garder nos propres valeurs, notre spécificité culturelle! Comment s’occuper ensemble de notre espace commun ? Stopper la privatisation de l’espace public, les villes et villages étant pour l’urbaniste un espace global et éminemment public ».

Une lueur d’espoir, des entreprises agricoles spécialisées dans les fromages d’ici reprennent des églises comme à Sainte-Élisabeth-de-Warwick ; une réalisation remarquable dans sa finesse et son respect du territoire d’accueil ! Ailleurs des microbrasseries confrontent les géants de l’industrie. Certaines offrent le gîte et le couvert comme à Sainte-Adèle. Val-David a acquis son église paroissiale et l’a transformée en centre d’escalade nous confie avec fierté sa mairesse, Kathy Poulin.

Pour Renée Genest, directrice générale d’Action patrimoine, le patrimoine bâti exceptionnellement concentré en nos cœurs de village contribue à l’attractivité de nos milieux de vie ; une solide invitation aux occasions de développement économique et touristique que ces paysages chaleureux représentent. Plus que cela, ce sont des milieux de vie exceptionnels et conviviaux.

Pour Caroline Tessier, de l’Association des Sociétés de développement commercial de Montréal, ces territoires privilégiés accentuent l’activité de proximité, l’aide au maintien d’emplois précieux tout en générant des relations sociales saines dans des milieux de vie à échelle humaine. Des modèles pour ceux qui choisissent de vivre dans un milieu sain accessible à pied, à vélo, par transport en commun dans tous les quartiers de la métropole. « Lieu de prédilection pour l’économie sociale, ils sont un terreau pour la création de la filière de l’économie en offrant des solutions qui répondent aux besoins quotidiens des communautés et participent à la dynamisation des milieux de vie », renchérit Béatrice Alain, directrice du Chantier de l’économie sociale.

Centre-est, ville de Montréal en temps de pandémie. Photo : Manny Fortin / Unsplash 

Le directeur général du Regroupement des sociétés de développement commercial du Québec, Jean-Pierre Bédard, « déplore les pertes économiques et fiscales de chacun des achats en ligne auprès des géants du commerce en ligne ». Une autre cause de dévitalisation.

Enfin Jeanne Robin, directrice principale de Vivre en Ville, souligne le rôle de l’éparpillement urbain comme cause majeure de la dévitalisation de ces milieux de vie exemplaires face au nouveau paradigme pour une occupation plus sobre et plus résiliente de nos territoires aménagés. La réconfection de nos paysages urbains devrait démarrer de ces lieux mythiques de l’urbanisme québécois comme nous le soulignions en citant Benoit Bégin au début de cet article.

Nous ajouterions, à titre d’observateur professionnel de l’évolution des cadres bâtis, en rappelant que l’urbanisme se définit souvent comme l’art et la science de l’intégration harmonieuse des nouveaux gestes architecturaux et paysagers dans leur milieu d’accueil. Ce qui est encore trop souvent exceptionnel et rarissime au Québec. Et pourtant nous avons une loi de l’urbanisme, des comités-conseils et des services d’urbanisme dans toutes les municipalités ; tout le territoire est couvert ! Est-ce un problème d’application des règles ? Un début de réponse a été brillamment formulé par Kathy Poulin, mairesse de Val-David : « La ville n’appartient pas aux élus, mais aux citoyens ! » D’où l’obligation de mobiliser toute la population autour d’une vision commune et partagée ! Cela ne nous rappelle-t-il pas une citation de notre premier responsable de la santé publique, Horatio Arruda! « C’est vous la solution ; si vous suivez toutes les consignes, alors il n’y aura pas de problème ! ». Imaginons ce que ce serait si on ne devait pas suivre les règles !

Parmi les personnalités dont la présence représente une importance indéniable pour les partenaires présents, nous avons pu échanger avec Line Ouellet, présidente du Conseil du patrimoine culturel du Québec, et Pierre Corriveau, président de l’Ordre des architectes du Québec. Rappelons que le Conseil du patrimoine culturela effectué toutes les consultations publiques sur les plans de conservation des sites patrimoniaux du Québec au nom de la ministre de la Culture, à qui il a dû faire rapport sur ces plans et leur accueil par les résidents d’Arvida, Charlesbourg, Beauport, Sillery, Vieux-Québec, Vieux-Montréal, du Mont-Royal, La Prairie, Trois-Rivières, l’Île d’Orléans avec ses six villages agricoles, et même le Bois-de-Saraguay (forêt patrimoniale d’exception à protéger au cœur de la CMM) et l’archipel de Mingan. Plus qu’un soutien moral pour les organisateurs de la journée ! Espérons qu’ils feront leurs les messages entendus concernant la principale recommandation des participants, soit l’appui soutenu au projet de l’Alliance Ariane qui réclame depuis plus de deux ans l’adoption d’une Politique nationale de l’aménagement. Sylvain Gariépy, président de l’Ordre des urbanistes du Québec, n’en fut-il pas l’un des premiers signataires, tout comme son prédécesseur, Donald Bonsant. Même le maire de Lévis, Gilles Lehouiller n’avait-il pas commandé à la firme d’architecte Anne Carrier, présidente de l’Association des architectes en pratique privée du Québec, un plan particulier d’urbanisme pour ses cinq cœurs de village qui ont été à l’origine de la nouvelle grande ville de Lévis. Nous pouvons présumer qu’il s’agissait là d’une volonté de préserver l’identité culturelle de ses quartiers fondateurs.

Vieux-Lévis, Côte du Passage. Source : Rues principales

Une affaire qui nous concerne tous

Franck Gintran, conférencier émérite du midi nous a tous ébranlés en posant la question qui tue : « Quand le lion commercial aura-t-il bouffé toute la ville ? ». Le délégué de l’Institut des territoires (France) et directeur général de Global Conseil, parle d’un diagnostic accablant ! Situation préoccupante : taux d’inoccupation en augmentation constante (passe de 7 % à 12 %), démographie en berne et appauvrissement croissant, disparition du seul lieu où le vivre ensemble est possible, cannibalisme économique, concurrence entre les communes, absence de contrôle de l’étalement périphérique, désertification inéluctable…

Tout cela ressemble à un problème universel et irréversible ? Et que non ! Citons quelques exemples qui nous ont inspirés dans le passé récent.

Boucherville, là même où avait lieu en 2017 un colloque sur le « Destin des noyaux villageois anciens » piloté par Lucie K. Morissette de l’UQAM.J’ai habité le Vieux Boucherville entre 1966 et 1970. Une merveille en tant que milieu de vie avec tous les services de première ligne, un cadre naturel enchanteur merveilleusement bien préservé en bordure du fleuve et dans l’ensemble de son territoire de l’époque incluant le nouvel hôtel de ville et les plateaux sportifs, les écoles et l’église du village aujourd’hui restauré avec précaution. On était 10 000 résidents au total à l’époque. Aujourd’hui la ville en compte plus de 50 000 à la suite de l’ouverture du tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine.

Église Sainte-Famille et ancien couvent de Boucherville, vue du fleuve Saint-Laurent. Source : Wikipédia

C’est peut-être l’arrivée de cette nouvelle richesse foncière qui a permis à des élus éclairés et des citoyens engagés envers leur patrimoine fondateur que cette partie de la ville soit de nos jours un paysage bâti rutilant, restauré sans aucune bavure, ou presque ! Une seule note négative au tableau ; les restaurants et épiceries de proximité ont disparu, victimes de la compétition des grandes surfaces.

Église Saint-Joseph, Cap-Lauzon, Deschambault-Grondines

La péréquation a également bien servi Deschambault-Grondines à la suite de l’arrivée de l’Aluminerie Alcoa dans les années 1990. Le maire Gaston Arcand élu en 2005 nous confiait encore récemment que ce fut son secret d’utiliser cette nouvelle richesse foncière pour redynamiser son magnifique village qui compte fièrement parmi les plus beaux du Québec. Chapeau Monsieur le maire ! Bravo à ceux et celles qui l’ont élu !

Notre palmarès serait incomplet sans mentionner Baie-Saint-Paul, où le maire Jean Fortin a vu une pluie de millions de dollars s’abattre sur son cœur de village après avoir été l’un des premiers à adopter un plan de développement durable et revu son plan d’urbanisme en conséquence : un nouvel hôpital plus résistant aux chocs sismiques, un hôtel de grand luxe avec la venue du Massif et de l’hôtel Germain, un train touristique desservant Charlevoix et Québec par une navette ferroviaire. Au final ne fut-il pas comblé de voir les Petites Franciscaines de Marie lui remettre les clés de son patrimoine immobilier après l’avoir enrichi d’un jardin exceptionnel de plus de 5 millions $, le Jardin de François en plein cœur de ville. Un cadeau de la communauté des Petites Franciscaines à la population qui l’avait accueillie un siècle auparavant. La rue Saint-Jean-Baptiste a été réhabilitée en collaboration avec Hydro-Québec qui contribua généreusement aux coûts de l’enfouissement des fils. À mon avis, il ne reste qu’à compléter le domaine foncier de cet héritage religieux (l’ensemble conventuel et son terrain) pour créer en son centre un véritable écoquartier pour accueillir de nouveaux résidents et soutenir les coûts de restauration et d’entretien du vieux couvent. Bon courage Monsieur le Maire ! Et bravo pour le travail accompli à ce jour par votre conseil ! 

Vue sur Baie-Saint-Paul. Photo : Paul-Émile P-Jacques

Quel avenir pour ces bijoux de l’urbanisme québécois ?

Après ce colloque à l’ère d’un temps nouveau, nous constatons qu’il y a autant de constats navrants que de raisons d’espérer en l’avenir de nos établissements humains uniques au monde. Comme la ministre déléguée au développement économique régional, Marie-Ève Proulx nous a honorés de sa présence et de son écoute, nous pouvons espérer que le message se rendra aux plus hautes autorités. Avec ses collègues de la culture, de la santé, de l’éducation, de l’environnement, de la famille et des ainés… ensemble ils pourraient imaginer un plan d’action concerté avec les collectivités locales et régionales, un plan de relance économique et de développement durable pour un nouveau départ du Québec après cette désastreuse crise sanitaire. En commençant par les cœurs de villages, les rues principales et les centres de quartiers des grandes villes, il me semble qu’il y a là quelque chose d’emballant et susceptible de donner des fruits à court terme pour ceux et celles qui voudront bien s’y investir. Un projet pour le Québec d’aujourd’hui et de demain en partant du cœur du problème !

Bon courage à tous.

Merci aux membres du comité organisateur : Béatrice Alain, Jean-Pierre Bédard, Glenn Castanheira Consultant en commerce, Renée Genest, Jeanne Robin, Christian Savard, Caroline Tessier, et Alex Ann V. Simard

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