La ville de demain existe déjà Société de développement Angus

En vingt-cinq ans, la Société de développement Angus (SDA) a parcouru beaucoup de chemin. Hier, usine d’assemblage de locomotive ; aujourd’hui, écoquartier paisible de la métropole québécoise. Voici comment ce terrain industriel a pu renaître de ses cendres sous la forme d’un milieu de vie respectueux des gens et de l’environnement.

Dans le cadre de ces vingt-cinq ans, FORMES s’est entretenu avec Charles Larouche – vice-président directeur, qui travaille pour la SDA depuis vingt et un ans – ainsi que David Goulet-Jobin, ingénieur et chargé de projet. « David est celui qui a planifié et coordonné l’ensemble de la construction du quartier », de l’urbanisme jusqu’à la mécanique des bâtiments, explique M. Larouche. Nous sommes donc en bonnes mains pour comprendre la logistique très complexe des techniques et des technologies innovantes du projet.

L’écoquartier s’inscrit dans l’îlot central du Technopôle Angus. Il a été réfléchi dans son ensemble pour devenir exemplaire en matière de qualité urbanistique. L’aboutissement de la conception a d’ailleurs mené les plans de l’écoquartier à être certifié LEED1 certification for neighborhood development (certification pour l’aménagement de quartiers). Ayant reçu la certification platine, la SDA a réussi son pari d’obtenir la plus importante distinction LEED de sa catégorie. En parallèle, les bâtiments construits sur le site sont eux aussi certifiés ou en cours de certification auprès des autorités. Le premier bâtiment résidentiel construit a obtenu le niveau or. « Pour les deux phases à venir, nous visons le platine », explique M. Goulet-Jobin. L’expérience acquise avec le temps permet à l’ingénieur d’en apprendre beaucoup sur les besoins en période de conception et de construction. Ceci lui permet de mieux orienter les efforts des équipes pour répondre au cahier des charges très sévère de la certification. Tout cela pour dire que la volonté de bien concevoir et de bien construire porte l’ensemble des infrastructures dans une vision globale d’efficacité et de durabilité.

C’est en 2011 que la réflexion sur l’îlot central s’est enclenchée, et la première pelletée de terre s’est faite en 2018. Il y a donc eu près de sept ans de préparation à la construction. Ce délai s’explique, d’une part, par le désir de bien planifier les choses. Des firmes d’architecture et de génie-conseil de partout au Canada ont été invitées à proposer leur concept pour faire de l’endroit un milieu de vie d’exception. Ayant à cœur le projet, l’équipe a pris les devants et est allée voir ce qui s’est fait ailleurs dans le monde, notamment dans les pays scandinaves. « Dès le début, on a mis la main à la pâte », nous dit M. Larouche, exprimant ainsi son besoin de connaître les écueils et les succès de projets similaires. D’autre part, l’exploitation industrielle qui a eu cours pendant toutes ces années a relâché passablement de contaminants dans le sol. C’est une lourde tâche que de décontaminer un aussi grand site.

Surmontant les défis, la SDA décide de faire un projet pas comme les autres. La différence, c’est l’étendue des travaux. Il est question d’un quartier complet qui comprend un boisé urbain, des espaces commerciaux et plusieurs complexes résidentiels (dont un familial, un étudiant et un de logements sociaux). Le lieu comprend même son propre réseau de rues et son fournisseur d’énergie local. La SDA démontre ici qu’on peut tirer profit, à cette échelle, d’une planification et de l’optimisation des intrants et extrants d’une communauté pour le bien de tous. L’optimisation tient principalement à la gestion de l’eau pour les espaces écologiques et à la gestion énergétique entre les bâtiments par une boucle de recirculation.

Les corridors écologiques

Parlons-en de la gestion de l’eau et de l’énergie. D’abord, la pluie. Pour mettre en contexte, la gestion de l’eau de pluie doit être abordée pour tout projet de construction neuve. À Montréal, une série de normes strictes viennent s’ajouter au Code national du bâtiment en ce qui a trait aux rejets d’eau vers le réseau de la ville. Les règlements sont stricts parce que la capacité du réseau est limitée et que, dans une grande ville comme Montréal, c’est un énorme défi que de tout prendre en charge au même moment. Imaginez le volume d’eau qui devrait circuler sous les rues et être traité lors d’une forte averse sur l’ensemble de la superficie de l’île2. Une estimation rapide nous indique que ça représente environ 4000 piscines olympiques à chaque averse. C’est une charge énorme à prendre d’un seul coup.

Rue piétonne et corridor écologique – Source : Société de développement Angus

 

NIPPAYSAGE a conçu la stratégie de gestion des eaux intégrée au paysage comme une infrastructure verte, et coordonné l’élaboration des plans et devis avec Vinci Consultants. Chaque goutte d’eau qui tombe sur le site est dirigée premièrement vers les végétaux, avant de se retrouver dans un réservoir souterrain. Ce paysage verdoyant et irrigué naturellement offrira un confort thermique aux citoyens par l’ombre qui sera créée par les arbres à grand déploiement et par l’évapotranspiration des végétaux.

Pour répondre, et même devancer ces codes et normes, la gestion des eaux pluviales du lot commun sera centralisée dans un îlot de biorétention. Voici comment l’ouvrage fonctionnera : l’eau des bâtiments et des ruelles est dirigée vers l’îlot central par des caniveaux et des îlots périphériques. Ces ouvrages combinent l’efficacité technique du génie civil et l’esthétique de l’aménagement paysager. Conçues pour être pérennes, ces infrastructures visent à prévenir l’érosion des sols et à réduire les volumes d’eau rejetés dans le réseau municipal. Ce corridor permet ainsi la rétention du 95e percentile des eaux de pluie qui tombent sur l’ensemble du site, incluant les toits des immeubles. Il n’y a alors que 5 % de la plus forte pluie en cent ans qui est envoyée vers la ville. C’est dire qu’il n’y a pratiquement jamais de déversement dans ce système. Dans le cas contraire, la SDA retient sur son terrain à l’aide d’un système de drainage à débit contrôlé pour allonger la période de renvoi.

Lors d’une forte pluie, plusieurs dizaines de milliers de litres d’eau sont conservés sur le site. D’où l’intérêt d’avoir autant d’espaces verts. C’est dans les zones végétalisées plutôt que dans les rues et les stationnements que l’eau s’accumule. De cette manière, la forêt urbaine s’abreuve pour compléter de façon naturelle le cycle de l’eau et les occupants continuent d’utiliser la voirie de façon habituelle. Cependant, pour en arriver là, il faut dédier le quart de la surface du quartier aux parcs et boisés. D’ailleurs, tous les secteurs boisés sont reliés entre eux afin d’assurer la continuité du corridor écologique. Cela permet à la faune de se déplacer en toute quiétude.

En complément, une partie de l’eau est filtrée et entreposée dans un réservoir pour utilisation ultérieure. Lorsque les résidents ou les employés du quartier désirent laver leur vélo ou arroser leur platebande, elle est rendue disponible grâce à un système de pompage. « Dans de prochains bâtiments, l’eau de pluie sera même récupérée pour la chasse d’eau des toilettes » prévoit M. Goulet-Jobin.

Gestion des eaux pluviales – Photo de gauche : Liv Bruce, Unsplash / Photo de droite : Société de développement Angus

 

La réflexion porte aussi sur l’hiver. La neige usée sera entreposée sur la place centrale, offrant des montagnes pour les enfants. La fonte de la neige sera dirigée vers l’îlot de biorétention où un système assure le traitement des matières en suspension, des huiles et des graisses. De plus, aucun sel de déglaçage ne sera utilisé.

La gestion de l’eau et la forte présence d’aménagements végétalisés sont cruciales dans le volet aménagement des écoquartiers. La gestion des eaux est un processus complexe et coûteux pour les villes. De réduire le renvoi en eaux usées et de limiter la consommation d’eau traitée de façon locale et sans l’intervention d’une usine de traitement rend les villes plus résilientes aux météos extrêmes. Il en va de même pour la canopée puisqu’elle offre de l’ombre et de la fraîcheur, créant un effet tampon limitant les îlots de chaleur.

La ville de demain est là, dans ce quartier. Déjà conçue et en cours de construction. L’interrelation du social, de l’environnemental et de l’économique forme un véritable milieu de vie. Là où il fait bon vivre et travailler.

Le bâtiment innovant

Il va sans dire que, dans la ville du futur, se trouve le bâtiment du futur. Le bâtiment du futur, c’est celui qui a été construit hier et qui sera encore là demain. C’est aussi celui qui est construit aujourd’hui en pensant à demain. Avant même que le Code du bâtiment et de l’énergie du Canada n’ait d’exigences strictes en matière d’efficacité énergétique, la SDA mettait sur plan un groupe de bâtiments aux usages mixtes reliés entre eux par une boucle énergétique. Dans FORMES (vol. 18, no 1), nous avons vu qu’une boucle énergétique est un réseau permettant l’échange d’énergie entre différentes zones ayant différents besoins. Dans ce cas-ci, ce sont des bâtiments commerciaux qui sont reliés à des bâtiments résidentiels par un groupe de thermopompes. Du fait de leurs fonctions, les bâtiments commerciaux produisent beaucoup de chaleur. Les lumières, ordinateurs, serveurs et autres équipements font en sorte qu’ils ont des besoins en climatisation toute l’année durant. Des thermopompes assurent donc la climatisation en tout temps. Comme leur nom le laisse entendre, les thermopompes puisent la chaleur dans un milieu pour le transférer dans un autre milieu. Grâce à ce cycle, la chaleur peut être efficacement pompée dans les locaux commerciaux et transférés dans les résidences tout au long de la période de chauffage. Ainsi, les commerces sont frais et les maisons sont chaudes. 

Pour la climatisation des logements, des systèmes appelés VRF sont utilisés. On les installe sur le toit de chaque immeuble d’habitation. L’unité de toit envoie son réfrigérant dans le système central de chaque appartement. L’avantage de ces systèmes est que si un appartement climatise parce que le soleil frappe ses murs et qu’un autre chauffe parce qu’il fait froid du côté ombre, l’échange d’énergie est optimisé pour prendre les rejets de l’un et alimenter l’autre. L’échange est fait par le réfrigérant, donc pas de risque de mélanger l’air entre les logements. « Ces systèmes sont complexes, mais très fiables, explique M. Goulet-Jobin. Ils ne requièrent pas plus d’entretien qu’une thermopompe traditionnelle. » Auparavant, si on avait connecté plusieurs logements ensemble, lorsqu’une personne activait le chauffage, plus personne ne pouvait climatiser. Les VRF sont plus performants étant donné l’interconnexion.

Tout au long de la période estivale, tous les bâtiments sont en mode climatisation ; le transfert d’énergie sert alors à chauffer l’eau domestique. La consommation dédiée à la climatisation devient alors très réduite. C’est simplement la chaudière assurant le chauffage de l’eau qui fonctionne à plus bas régime.

Plutôt que d’opter pour une centrale thermique, qui est un système très coûteux – souvent dans un bâtiment dédié –, c’est un réseau souterrain de thermopompes air-eau qui relie les divers bâtiments. David Goulet-Jobin explique que le coefficient annuel de performance est de 3 pour 1, c’est-à-dire que pour chaque kilowattheure d’énergie payé à Hydro-Québec, c’est 4 kilowattheures qui sont fournis aux immeubles. Les dépenses ne représentent alors que 25 % des coûts de chauffage d’un système par résistance électrique.

Vue schématique du concept de la boucle Angus à l’échelle du site. L’approvisionnement de la boucle énergétique sera apporté par des équipements d’aérothermie placés en toiture. Cette technologie de thermopompage aérothermique récupère l’énergie dans l’air ambiant et l’envoie dans une boucle d’eau mitigée, qui relie les di­fférents bâtiments. – Source : Énergère

 

Étonnamment, le vrai défi avec ce réseau n’en est pas un de nature technique, mais plutôt de nature administrative. Puisque c’est un système centralisé qui relie entre eux des bâtiments indépendants, il y a une obligation d’assurer le service. C’est particulièrement vrai en période hivernale. La SDA a donc créé une filiale de production énergétique. C’est elle qui garantit la viabilité du réseau. Elle agit au même titre qu’Hydro-Québec ou Énergir. Un manque de chauffage pourrait être catastrophique en période de grand froid. Il y a d’ailleurs un système de serpentins électriques à même le réseau. Il permet d’assurer une redondance et de prévenir les problèmes liés au froid tels que les bris de tuyauterie et la sécurité des occupants.

L’avenir sera vert ou ne sera pas

En vingt-cinq ans, la Société de développement Angus a su bâtir sur les vestiges du Canadien Pacifique un parc immobilier exemplaire. C’est un travail de longue haleine, mais le résultat en est d’autant plus intéressant pour les occupants. Ils peuvent aujourd’hui profiter d’espaces extérieurs vivants et confortables, côtoyant à la fois une nature en santé et un confort moderne. Ce projet est le résultat d’une utilisation réfléchie des ressources. En utilisant à la fois les cycles naturels pour réduire la consommation d’eau et les cycles thermodynamiques pour réduire la consommation d’énergie, l’écoquartier présente un seuil d’efficacité inatteignable autrement.

Avec les changements climatiques et tous les phénomènes de vagues de chaleur, d’îlots de chaleur et de mauvaise qualité de l’air, il est plus que temps de rendre nos quartiers à l’image du projet initié il y a un quart de siècle par la SDA. Nos gouvernements, nos villes et nos entrepreneurs doivent trouver le moyen de s’entendre. Il faut faciliter la création d’espaces axés sur la qualité de vie plutôt que sur l’efficacité des déplacements, comme ça a été le cas dans les dernières décennies.

Souhaitons que ce projet inspire les nouvelles générations d’entrepreneurs immobiliers du Québec et d’ailleurs, et surtout, souhaitons un autre vingt-cinq ans à la Société de développement Angus. 

Notes

1 Leadership in Energy and Environmental Design.
2 Pour les curieux, si l’on considère que l’île de Montréal fait 482,8 km2 et qu’il tombe 20 mm de pluie, ça représente 9,65 milliards de litres d’eau (c’est l’équivalent de près de 4000 piscines olympiques de 2 m de profondeur à chaque averse).

 


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