Le paradoxe des incendies de 2023 : quand l’atmosphère l’emporte sur la sécheresse Imposant feu de forêt au nord de Sept-Îles, juin 2023. – NASA-NOAA / Wikipedia
Texte de vulgarisation basé sur un manuscrit soumis à Weather and Climate Extremes (mars 2026).

Dans cet article, le chercheur raconte une histoire plus nuancée sur les raisons qui ont causé en 2023 la pire saison d'incendies observée au Québec.

Quand une saison d’incendies devient catastrophique, le réflexe est presque automatique : on accuse la sécheresse. Le raisonnement paraît évident. Moins d’eau dans les sols, des végétaux plus secs, donc plus de feux. Et l’année 2023 semblait confirmer ce scénario de toutes parts. Le Québec a connu sa pire saison d’incendies jamais observée, avec entre 4,5 et 5,8 millions d’hectares brûlés selon les estimations. Pourtant, mes analyses sur les grands bassins du Québec racontent une histoire plus nuancée. Dans plusieurs régions, le danger extrême de 2023 n’a pas été causé d’abord par une sécheresse profonde et durable, mais par des conditions atmosphériques exceptionnellement favorables à la propagation du feu. C’est ce que j’appelle ici le paradoxe des incendies.

Deux façons de mesurer le risque

Pour comprendre ce paradoxe, il faut distinguer deux grandes familles d’indices.

La première regarde la sécheresse qui s’installe lentement. Le SPEI-6, par exemple, peut être vu comme une mesure de la mémoire hydrique des six derniers mois : il résume si, sur une période prolongée, le climat a été plus sec ou plus humide que la normale. Le Drought Code, ou DC, joue un rôle voisin, mais dans une logique plus forestière : il renseigne sur l’assèchement profond des combustibles, sur une échelle de plusieurs semaines à plusieurs mois. En simplifiant, ce sont des indices de fond. Ils décrivent l’état accumulé du territoire.

La seconde famille réagit beaucoup plus vite à l’état de l’atmosphère. L’ISI — Initial Spread Index — est très sensible au vent, à la chaleur et à la sécheresse de l’air. Il renseigne sur la facilité avec laquelle un feu peut se propager rapidement. Le FWI — Fire Weather Index — combine plusieurs composantes pour résumer l’intensité potentielle du danger de feu.

Autrement dit, SPEI-6 et DC regardent surtout la sécheresse qui s’installe, tandis que ISI et FWI captent aussi la capacité de l’atmosphère à faire basculer la situation très vite. Et il y a une troisième dimension atmosphérique que ces indices ne mesurent pas directement : la foudre. Dans une forêt déjà stressée ou simplement bien sèche en surface, un orage sec — chaud, venteux, sans pluie suffisante pour compenser les éclairs — peut déclencher des dizaines d’incendies simultanément. L’atmosphère ne fait alors pas que propager le feu : elle l’allume.

Un indice composé pour mieux voir le risque

Dans cette étude, j’ai aussi développé un nouvel indice : le CSDI, pour Compound Streamflow-Drought Index. Son idée est simple. Une année peut être préoccupante non seulement parce qu’elle est sèche, mais aussi parce que les débits d’été sont anormalement faibles. Le CSDI combine donc, à poids égal, la sévérité de la sécheresse climatique et le déficit de débit estival dans les rivières. Il vise à mieux représenter un stress hydroclimatique composé, c’est-à-dire une situation où plusieurs signaux défavorables s’additionnent au lieu d’agir séparément.

Les résultats sont éloquents. Les années où le CSDI est élevé sont associées à un risque de feux de 4 à 6 fois plus élevé dans plusieurs stations du sud du Québec, selon les données de la SOPFEU sur plus de 50 ans. Le tableau ci-dessous présente également la période de retour de ces événements — une notion que j’ai expliquée en détail dans un précédent article paru dans FORMES sur les températures extrêmes au Québec (Le grand froid au Québec : le risque est-il le même partout ?, 30 mars 2026).

 

Bassin

Période de retour CSDI ≥ 1,5

Risque de feux en année sévère

Harricana (Abitibi)

13 ans

5,9 fois plus élevé

Matawin (Lanaudière)

15 ans

5,8 fois plus élevé

Moisie (Côte-Nord)

13 ans

5,0 fois plus élevé

Beaurivage (Chaudière-Appalaches)

15 ans

4,2 fois plus élevé

Le risque indique combien de fois les incendies importants sont plus fréquents quand la sécheresse et les faibles débits sont simultanément élevés. Source : données SOPFEU 1972–2024.

 

Le paradoxe de 2023

C’est ici que le paradoxe apparaît clairement.

Si l’on se fie uniquement aux indices de sécheresse lente, comme le SPEI-6 ou le DC, l’année 2023 n’apparaît pas partout comme exceptionnellement sèche. Pourtant, plusieurs indices de danger de feu ont atteint des niveaux records.

À Harricana, par exemple, les données ERA5 — une reconstitution horaire du temps qu’il a fait depuis 1940, produite par le Centre européen de prévision météorologique (ECMWF) en combinant des millions d’observations réelles et des modèles atmosphériques de pointe. C’est en quelque sorte la mémoire climatique de la planète, accessible librement à la communauté scientifique mondiale — montrent que le FWI et l’ISI ont atteint leur premier rang en 2023, alors que le DC était beaucoup moins extrême et que le SPEI-6 restait proche de la normale. Dans six stations sur sept, les rangs de l’ISI étaient d’ailleurs plus extrêmes que ceux du DC. Autrement dit, en 2023, c’est surtout l’atmosphère qui a mis le feu aux poudres.

Le 1er juin 2023 illustre bien cette réalité. Cette journée-là, la SOPFEU a enregistré 191 incendies, dont environ 95 % déclenchés par la foudre, dans un contexte de dôme de chaleur synoptique. Ce n’était pas seulement une forêt lentement asséchée depuis des mois. C’était aussi une atmosphère qui, brutalement, a créé les conditions idéales pour l’embrasement et la propagation.

La sécheresse compte, mais elle n’explique pas tout

Ce résultat ne veut pas dire que la sécheresse ne compte pas. Ce serait une mauvaise lecture. Mes analyses montrent au contraire qu’il existe, en arrière-plan, un lien réel entre sécheresse et danger de feu. Sur 35 ans, les analyses ERA5 révèlent un couplage sécheresse-feu à cinq stations sur sept, avec des tendances positives du FWI à quatre stations sur sept.

Mais 2023 rappelle une chose essentielle : une grande saison d’incendies n’a pas toujours besoin d’une sécheresse profonde exceptionnelle pour basculer dans l’extrême. Quelques jours de conditions atmosphériques anormales peuvent suffire à faire exploser le risque, même lorsque les indicateurs de sécheresse lente restent proches de la normale.

C’est d’ailleurs ce qui rend le paradoxe si important. On associe spontanément les grands feux à un territoire qui aurait manqué d’eau pendant des mois. Or mes résultats suggèrent qu’il faut penser plus finement : la sécheresse prépare souvent le terrain, mais c’est parfois l’atmosphère qui appuie sur l’accélérateur.

Ce que cela change pour la gestion du risque

Ce résultat change notre façon de lire le danger. Si l’on surveille seulement les sécheresses lentes, on risque de manquer certains épisodes critiques. À l’inverse, si l’on ne regarde que la météo du jour, on perd de vue l’état de fond du territoire. La bonne lecture est donc une lecture à plusieurs vitesses : des indices lents pour suivre l’assèchement accumulé, et des indices rapides pour capter l’effet immédiat de l’atmosphère.

Pour le Québec, la leçon est importante. Les sécheresses, les faibles débits et les incendies ne doivent pas être analysés séparément. Ils interagissent, parfois de façon attendue, parfois de façon paradoxale. L’année 2023 montre justement qu’une saison extrême peut émerger même lorsque les indicateurs de sécheresse lente ne sont pas tous au rouge.

Dans un climat qui se réchauffe, les conditions atmosphériques favorables aux feux deviendront plus fréquentes — indépendamment de la sécheresse. Comprendre ce paradoxe, ce n’est pas seulement mieux lire les indices : c’est mieux se préparer à des saisons où le danger peut changer de visage très rapidement — et où la surprise peut venir, non pas du sol, mais du ciel.


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