Enjeux et défis liés à la place des femmes dans le milieu de la construction CCQ

Domaine « traditionnellement » masculin, la construction connaît depuis quelques années un grand mouvement de remise en question lié à la présence des femmes sur les chantiers. Si l’égalité entre les deux sexes progresse dans de nombreux milieux, l’écart reste effectivement conséquent dans le secteur. Et le Québec fait particulièrement figure de mauvais élève, en montrant un taux de présence féminine inférieur de 30 % à la moyenne canadienne (2,13 % au Québec contre 3 % au Canada en 2018).

C’est du moins ce que disent les chiffres recueillis par la Commission de la construction du Québec (CCQ), à la veille d’entamer la deuxième phase de son Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction. L’occasion de faire le point sur ce qui a été accompli… et sur le chemin qu’il faut encore parcourir.

Acteur majeur vis-à-vis du sujet, la CCQ met en place un premier plan d’action favorisant l’insertion des femmes au milieu de la construction dès 1997. Les objectifs visent alors à intégrer 2 000 femmes en l’an 2000, et à augmenter ce nombre de 2 % durant les dix années suivantes. Objectifs non atteints, ou en tout cas retardés, puisque les 2 067 travailleuses ne seront comptabilisées qu’en 2011, sur près de 160 000 travailleurs au total. Un Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction (PAÉF) est donc réintroduit en 2015 sous l’intitulé « Agir pour une mixité réelle en chantier : une responsabilité partagée ». Découpé en 3 phases, il comprend 40 mesures réparties entre 3 orientations : « soutenir le parcours des femmes », « créer un milieu favorable, inclusif et respectueux » et « assurer une responsabilité partagée ». Responsable de la mise en œuvre d’une grande partie de ces engagements, la CCQ mène différentes actions, dont des campagnes de sensibilisation ou des réglementations adaptées (augmentation des places réservées aux femmes dans les formations DEP ou du seuil permettant d’embaucher une femme non diplômée, fixé à 30 %, plutôt que 5 % pour les hommes).

Sur le point d’entamer sa deuxième phase, le programme fait actuellement l’objet d’une analyse qui permettra de réorienter les actions à mener durant les trois prochaines années. Diane Lemieux, présidente-directrice générale de la CCQ, observe déjà quelques nettes améliorations, mais aussi certains faits troublants. Parmi les améliorations, notons l’augmentation significative de 35 % d’entrée des femmes dans le secteur, ainsi que la croissance du nombre d’entreprises les embauchant, de 7,5 % en 2015 à 10,4 % en 2018. Toutefois, le taux d’abandon demeure un enjeu particulièrement préoccupant, car il s’élève à 22,2 % pour les femmes contre 14,4 % pour les hommes après un an dans l’industrie, et à 55 % pour les femmes contre 35 % pour les hommes après cinq ans. Ce phénomène concentrera les efforts de la deuxième mouture du PAÉF.

Diane Lemieux, présidente-directrice générale, CCQ. Photo : Gilbert Duclos
« Les femmes quittent de manière plus significative. Et c’est très inquiétant, car tout le monde fait beaucoup d’efforts pour que plus de femmes s’inscrivent au DEP et complètent leur formation, trouvent un premier emploi… C’est l’élément principal sur lequel on travaillera pour notre deuxième phase. »

Nombre de ministères et organismes publics, associations patronales et syndicales, acteurs clés de l’industrie et centres de formation professionnelle ont souscrit au PAÉF 2015-2024, et se sont engagés à mettre en œuvre leur propre plan d’action. Le plus important regroupement d’entrepreneurs, l’Association de la construction du Québec (ACQ) est l’un d’entre eux. Celle-ci se sensibilise au sujet dans les années 2011-2012, lorsque plusieurs de ses membres permanents ressentent le besoin de fonder un « comité d’accès et du maintien des femmes dans l’industrie de la construction » afin de faciliter les procédures d’embauche de la gent féminine, et surtout de pallier les difficultés posées par la mixité en chantier. Car la mixité ne va pas de soi dans cet autre monde que serait la construction, entre sexisme, préjugés et conditions inadaptées (pensons à une question aussi triviale que l’absence de toilettes sur les sites dédiés). Pour y remédier, l’ACQ soutient différentes initiatives, telles que la délivrance d’un « certificat de mixité » aux bons élèves, ou encore une subvention allant jusqu’à 10 000 $ financée par le Fonds de formation des salariés de l’industrie de la construction. Manon Bertrand, présidente sortante de l’ACQ, insiste : « Il ne s’agit pas d’imposer des quotas qui pourraient entraîner un effet d’embauche sur le sexe plutôt que sur les compétences, mais de proposer des incitatifs qui aident à faire changer les comportements. »

Manon Bertrand, présidente sortante de l’ACQ et présidente de Construction S.R.B.
« La pénurie de main-d’œuvre touche tous les domaines. C’est difficile pour les entrepreneurs, mais c’est aussi une belle occasion d’y faire entrer des femmes qui prendront goût aux métiers de la construction et auront envie d’y rester. »

En attendant ce changement, l’ACQ organise chaque année un colloque intitulé « Construire se conjugue au féminin », durant lequel une série de témoignages et de portraits démystifient la présence des femmes sur chantier. Pour sa quatrième édition, le colloque s’associe à un autre événement portant sur la pénurie de main-d’œuvre au cours de deux journées organisées à Montréal et Québec. Le rapprochement des deux sujets n’est pas innocent : il s’agit de montrer que l’un pourrait être la solution de l’autre, au moins partiellement. C’est l’un des leitmotivs de Manon Bertrand, convaincue que l’entrée des femmes au sein des métiers de la construction contribuera à apaiser la crise que connaît actuellement ce secteur, où l’on prévoit de dépasser le sommet historique atteint en 2012 avec des millions d’heures de travail déclarées. L’ancienne présidente de l’ACQ y voit en outre l’occasion de revaloriser un secteur longtemps déprécié malgré « de bons salaires et de bons avantages sociaux », ce qui « profitera à tout le monde, femmes et hommes ».

En parallèle, Les Elles de la construction, un OBNL visant à réunir des femmes œuvrant dans les milieux de la construction, offre des services personnalisés tels que du mentorat pour femmes immigrantes ou de l’accompagnement en RH aux entreprises. En croissance depuis sa création en 2013, l’organisme Les Elles de la construction travaille à briser l’isolement via différentes plateformes d’échange : activités de rayonnement et de réseautage ou gala bisannuel mettant en lumière des femmes aux parcours inspirants. Selon Valérye Daviault, présidente des Elles depuis 2017, même si la situation s’est grandement améliorée au cours des dernières années, il reste toutefois des limites qui pourraient bien expliquer les écarts notés entre les provinces : il est par exemple impossible pour l’organisme de jouer un rôle de placement comme le lui demande régulièrement des entreprises, la réglementation québécoise l’interdisant – une réglementation différente de celle en vigueur ailleurs au Canada. La jeune présidente, également à la tête de sa propre entreprise (Konexco inc.), ajoute que plusieurs réalités de terrain freinent l’évolution du nombre de femmes sur les chantiers au Québec, dont l’inévitable rotation des équipes en chantier, laquelle n’offre pas le temps nécessaire aux équipes d’établir la relation de confiance qui permettrait de faire évoluer les mentalités. Une évolution qui pourrait être bénéfique tant aux femmes qu’aux hommes, ces derniers étant également confrontés à des climats de chantier parfois difficiles.

Valérye Daviault, présidente, Les Elles de la construction
« On parle beaucoup des femmes, mais les hommes sur les chantiers de construction ne sont pas doux entre eux non plus. Ça peut aller au harcèlement chez les femmes, mais de la discrimination, il y en a aussi beaucoup entre les hommes. »

Ce serait donc une question de temps, et probablement plus encore d’éducation. Forte de ses trente-neuf années d’expérience, Intégration Jeunesse du Québec s’attaque à la question à travers un projet mené au sein de l’École des métiers de la construction de Montréal depuis septembre 2018. « Construisons ensemble ! » fait suite à un appel lancé par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS), en partenariat avec le Conseil du statut de la femme et la CCQ. Prévu sur deux années, il vise à soutenir 80 femmes au total (l’école comptant environ 100 femmes sur 1 000 élèves) par des interventions personnalisées sur la formation et l’industrie. Un enjeu est d’agir directement sur le terrain tout en prenant soin de ne pas stigmatiser les femmes ayant recours au service. Sylvie Baillargeon, directrice générale d’Intégration Jeunesse du Québec, remarque effectivement que celles qui « ont décidé qu’elles étaient capables de faire comme les gars […] ne veulent pas être associées à des gens qui auraient des besoins particuliers ». Au sortir des deux années allouées au projet, et sur la base des conclusions tirées des nombreux accompagnements individuels, rencontres des équipes de direction et entretiens auprès des employeurs, syndicats et travailleurs, il s’agira pour l’organisme de développer un modèle d’intervention applicable en formation comme en entreprise, et d’en faire la communication à travers des capsules vidéo et autres fiches synthèses.

Sylvie Baillargeon, directrice générale, Intégration Jeunesse du Québec
« Il y a encore beaucoup de choses à faire. Notre projet en est un parmi d’autres, mais il a sa valeur et il a un impact, je crois, positif, qu’il faudra continuer de soutenir. Il faut maintenir le cap pour faire évoluer les mentalités et favoriser l’éducation. C’est dans l’action que les choses bougent. »

Si l’accès des femmes aux métiers de la construction reste une problématique à résoudre, la situation ne serait pas la même selon les postes et les niveaux hiérarchiques considérés. Architectes, ingénieures ou entrepreneures s’accordent désormais au féminin, sans que cela semble poser problème aux homologues masculins. Carolyne Filion, ingénieure et gérante Innovations – R&D et projets spéciaux chez Pomerleau, affirme ainsi n’avoir jamais ressenti de préjugés à son égard, malgré la minorité au sein de laquelle elle s’est inscrite depuis ses études – sa promotion comptant moins de 10 % de femmes et l’entreprise où elle évolue aujourd’hui en comptant 26 % en 2019, contre 25 % en 2018. Les écarts restent donc conséquents, mais l’ingénieure observe toutefois une évolution naturelle au sein de son entreprise, de plus en plus de femmes ayant postulé et accédé à des postes de direction durant les dernières années. Cela sans que des actions spécifiques soient menées, hormis un partenariat avec l’organisme Les Elles de la construction dans le cadre de plusieurs événements.

 
Carolyne Filion, ingénieure et gérante Innovations – R&D et projets spéciaux, Pomerleau
« On voit de plus en plus de femmes à la direction d’entreprises ou à la gestion de projets de construction. C’est une tendance du marché qui tend à augmenter. Les femmes sont de plus en plus présentes, tant au sein de notre entreprise que chez nos partenaires. »

Lent et parfois inégal, le mouvement visant la mixité en chantier n’en est pas moins lancé, entraînant avec lui de plus en plus d’acteurs du milieu, organismes publics et associations dédiées, entrepreneurs et formateurs. Espérons que ce passage, nécessaire, soit un jour oublié, et que la place des femmes ne soit plus un sujet, dans la construction comme dans n’importe quel autre domaine.

Quelques chiffres

Quelques chiffres extraits du rapport annuel de la CCQ au sortir de la phase 1 du Programme d’accès à l’égalité des femmes dans l’industrie de la construction (PAÉF) :

Le nombre de femmes actives a dépassé les 3 500 en 2018, soit une progression de plus de 50 % depuis 2013.

La proportion des femmes dans les métiers de la construction atteint désormais 2,13 % (ce résultat n’est pas encore à la hauteur de la cible de 3 %).

2 672 entreprises ont embauché des femmes au cours de l’année, soit une progression de près de 9 % par rapport à l’année précédente.

 


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