L’évolution du patrimoine religieux au Québec – Histoire et défis Église Notre-Dame-De-Lourdes de Montréal. Œuvre de Napoléon Bourassa et de ses élèves. – Photo : Louis Lapointe

Quel avenir pour le patrimoine québécois ? Sa sauvegarde est pourtant garante de notre relation historique au territoire, en plus d’agir comme un puissant levier d’adaptation à la crise climatique en cours.

FORMES publiait à l’automne 2021 un article de l’urbaniste et géographe, Serge Filion, dont le titre évocateur était : « Quel avenir pour le patrimoine québécois ? » L’introduction mettait la table en mentionnant le fait que : « … la préservation et la mise en valeur du patrimoine bâti et naturel posent de nombreux et complexes défis aux municipalités du Québec. Sa sauvegarde est pourtant garante de notre relation historique au territoire, en plus d’agir comme un puissant levier d’adaptation à la crise climatique en cours. »

Parcours historique

Les églises du Québec constituent des empreintes particulièrement significatives de notre patrimoine bâti. Contrairement aux moulins ou aux rares maisons seigneuriales, les lieux de culte, certes plus nombreux, servaient d’écrin à des trésors artistiques et c’est grâce à leurs archives – parfois incomplètes il faut l’avouer – que nous pouvons mieux comprendre l’évolution de l’architecture et des arts décoratifs de la Nouvelle-France à nos jours. Mais les nombreux incendies survenus au fil du temps, les lieux devenus vétustes amènent la démolition de plusieurs édifices ; voilà des facteurs qui expliquent le fait que certains d’entre eux n’existent plus que grâce au croquis d’un maître bâtisseur, à l’aquarelle d’un voyageur britannique ou par une photo d’époque prise in extremis.

Dans la vallée du Saint-Laurent, le village se développait habituellement autour de l’église, édifice public prédominant. Selon Serge Filion, le Québec possède une signature très particulière qui se distingue grâce à l’héritage laissé par l’implantation du cadastre seigneurial sous le régime français. Le pouvoir de l’état était partagé avec celui du pouvoir religieux et l’occupation du territoire s’assoyait sur ces deux principes dans toute la province, à l’exception des Cantons-de-l’Est où les loyalistes favorisaient le « township » pour définir le périmètre des terres. Il ajoute qu’ : « On a tout intérêt à conserver et à protéger un patrimoine qui se démarque par son aspect unique du territoire et qui s’est défini sur 400 années, grâce à la contribution des Premières Nations, des premiers colons de la Nouvelle France et des anglophones (tout spécialement au moment de l’arrivée des loyalistes après l’indépendance des États-Unis) à créer cet ensemble de caractéristiques inimitables. »

    

Photos 1, 2 – Église Sainte-Famille de Cap Santé. Un exemple d’un plan en croix latine composé d’une nef à un vaisseau. Façade extérieure. Vue intérieure lors d’un concert.  Photos : Louis Lapointe

 

Comme beaucoup d’immigrants en Nouvelle-France étaient des descendants de marins et de charpentiers, cela favorisait une expertise du travail du bois. C’est donc dire qu’il y a quelques siècles, des artisans et architectes plus ou moins autodidactes ont été maîtres d’œuvre de projets audacieux, mais dont les perpétuelles réparations et problèmes structurels témoignaient d’un métier non encore maîtrisé. Le plan Maillou, nommé ainsi en l’honneur d’un maître maçon, ou sa variation connue sous le nom de plan à la récollette se caractérise par une nef simple. Ils furent remplacés par le modèle en croix latine (photos 1 et 2), structurellement plus solide et permettant une expansion de l’édifice en question.

Par la suite, des Canadiens français formés en Europe, de même que la venue chez nous de professionnels italiens, français ou allemands, permettront, de manière progressive, de créer des édifices de meilleure qualité, mieux adaptés à notre climat. Les toits en pente, conçus en fonction des hivers canadiens, représentent une caractéristique notoire de notre patrimoine bâti. Même les autorités de l’église Holy Trinity de Québec, première cathédrale anglicane bâtie à l’extérieur des îles Britanniques en 1806, se sont inspirées de ce mode de construction, ayant constaté que chaque printemps, les infiltrations d’eau endommageaient l’édifice. Soit dit en passant, on remarque que l’architecture de l’église de Saint-Martin-in-the-Fields de Londres a eu, à son tour, une grande influence sur plusieurs églises catholiques du Québec. La raison en est qu’il faisait l’objet de beaucoup d’illustrations dans les manuels architecturaux disponibles à l’époque.

Malgré la tentation d’établir une dichotomie entre les milieux urbains et ruraux, on peut affirmer que chaque église du Québec possède son caractère distinct, contrairement à l’Europe où les lieux de culte étaient souvent le fruit d’un travail s’échelonnant sur plusieurs siècles et donc empreints de styles caractérisant de nombreuses époques.

Avant la conquête de 1760, il existait un style plus spécifique à la Nouvelle-France qui se manifestait davantage par l’utilisation de la feuille d’or, du travail du bois (photo 3), ainsi que par des copies de tableaux de grands maîtres européens, voire ceux d’artistes de passage ici. Par la suite, plusieurs facteurs ont contribué à la dissémination d’œuvres d’art sur notre territoire. On sait que des antiquaires basés à Québec ont permis de sauvegarder des trésors menacés par la Révolution française. C’est le cas de la chapelle des Ursulines de Québec. Il faut aussi mentionner qu’à la suite d’un incendie ou la démolition d’un lieu jugé trop exigüe, les vestiges pouvaient être dispersés, alors que certains éléments fabriqués par des sculpteurs autodidactes étaient parfois vendus ou donnés à un village voisin, parce qu’on jugeait que leurs proportions s’intégraient mal à l’harmonie du lieu où il était destiné.

Photo 3 – Exemple du travail du bois et de la feuille d’or dans l’Église Saint-Joachim, Côte-de-Beaupré. Photo : Louis Lapointe

 

Photo 4 – Exemple de dévotion populaire, sculpture de Louis Jobin, Église Saint-Charles-Borromée de Charlesbourg. Photo : Louis Lapointe

 

Si, en raison de facteurs climatiques, l’extérieur des églises suscite un intérêt plutôt modeste, l’intérieur, par contre, lève le voile sur les empreintes d’une dévotion populaire, comme c’est le cas dans les œuvres de Médard Bourgault, de Léo Arbour et de Louis Jobin (photo 4), qui a longtemps milité en faveur de la création de pièces uniques.

Vers une révolution industrielle

À partir d’une certaine époque, le besoin de constructions nouvelles, sous la poussée de l’industrialisation, favorise Montréal, ce qui amène la prolifération de lieux de cultes sur l’ensemble de son territoire. Cette poussée prendra fin vers 1922.

À la fin du dix-neuvième siècle, le travail du bois cède déjà sa place à la pierre et le béton, alors que l’on fait appel à des d’architectes professionnels tels Victor Bourgeau, Joseph Venne, Dalbé Viau et plus tard, Ernest Cormier. On emploiera d’autres matériaux plus durables, tels que le marbre et le bronze et les églises prendront de l’expansion grâce à de nouvelles techniques de construction. On remarque cette tendance avec des édifices de style néo-gothique, tels que l’église Notre-Dame de Montréal qui servit de modèle, d’un océan à l’autre, par son ampleur. Toutefois, ce style jugé trop près du registre anglo-saxon amènera certains curés francophones à privilégier le style Beaux-arts.

Il faut attendre le 20e siècle pour que les églises catholiques se dotent de vitraux avec des thématiques bibliques, car jusque-là, on se contentait la plupart du temps de motifs réalisés et peints au pochoir. La maison française Champigneule, ainsi que les maisons Hobbs de Montréal et Léonard de Québec ont largement contribué à cet essor, ainsi que le maître verrier O’Shea qui se consacre à cet art qu’il perfectionne grâce à des techniques apprises alors qu’il exerçait précédemment le métier de plombier.

     

Photos 5, 6 – Église Saint-Philippe de Chatham Brownsburg, décorée par Meloche et T. X. Renaud. Photos : Louis Lapointe

 

Bien que le travail du bois n’ait jamais été complètement éclipsé par celui du marbre, souvent hors de prix, les ornementistes, tels François Édouard Meloche ont réussi à créer des imitations fort convaincantes. Dans cette tâche, il fut secondé par Toussaint-Xénophon Renaud (photos 5 et 6 ), exemple probant de partenariat de type maître à élève, dont la tradition, rompant avec les dynasties familiales, inclut Napoléon Bourassa, Ozias Leduc et Guido Nincheri.

Cette transition vers une société moderne implique donc d’instaurer des pratiques basées sur une certaine rigueur ainsi qu’une éthique professionnelle reconnue. Une anecdote intéressante illustre cette réalité historique. Durant l’entre-deux-guerres, le notaire Gérard Morisset, architecte à ses heures et surtout connu comme fondateur du magazine Vie des Arts, trace les plans de l’église Notre-Dame-de-Grâce, autrefois située sur la rue Mazenod à Québec et démolie en 2009. N’étant pas membre en règle de l’Association des architectes de la province de Québec, cette initiative cause tout un émoi à l’époque. Malgré ce scandale, Morisset a néanmoins joué un rôle prépondérant en tant que protecteur du patrimoine architectural.

Qu’en est-il de la sauvegarde de ces édifices ? Les réponses sont aussi multiples qu’elles sont fascinantes. C’est le propos de la seconde partie de cet article devant être publié en ligne dans une prochaine infolettre du magazine.

 

 


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