Celsius : un grand projet pour agir à petite échelle Solon

En cette période de crise sanitaire, l’enjeu climatique ne doit pas être éclipsé. Exemple d’une communauté engagée pour réussir la transition sociale et écologique. Solon, organisme à but non lucratif suscite et accompagne l’action citoyenne dans le déploiement de projets collectifs locaux. Regard sur un projet communautaire de géothermie et de verdissement de ruelles.

Verdir une ruelle n’était qu’un début. Ces résidents de l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie, regroupés dans l’organisme à but non lucratif Solon, voulaient en faire davantage pour bâtir un milieu de vie sain. Ils voulaient réaliser un projet d’envergure. Ce projet, c’est Celsius, un réseau de chaleur géothermique à l’échelle de la ruelle.

L’objectif de Celsius en est un de transition énergétique, car il s’agit de remplacer les systèmes de chauffage au mazout et au gaz naturel par la géothermie. Cependant, les résidents qui se chauffent à l’électricité sont les bienvenus également, car ils pourront ainsi bénéficier de la climatisation. En matière d’adaptation aux changements climatiques et à ses canicules, la géothermie est meilleure qu’un climatiseur classique puisque la chaleur est renvoyée dans le sol et non dans l’air extérieur.

Techniquement, l’idée est de mutualiser un champ de puits géothermiques creusés sous la ruelle. De là, un réseau de distribution souterrain achemine le fluide caloporteur à chaque résidence, où une thermopompe donnera au résident le contrôle de la température de son appartement. Le fluide qui circule dans le réseau souterrain n’est donc pas encore chauffé, ce qui limite les pertes de chaleur.

Le projet financé par des subventions et des prêts à terme, et c’est une coopérative énergétique qui gère l’opération du réseau et son entretien. Les participants au projet signeront un contrat d’approvisionnement énergétique auprès de cette coopérative ; c’est par ce contrat d’une durée de vingt ans que se remboursera la dette. Solon vise que le projet se réalise à coût nul pour les participants, ou du moins à ce que les mensualités ne reviennent pas plus chères que leur facture de chauffage actuelle. Le caractère innovant de ce projet est donc plus social que technologique, car il permet à des individus de se regrouper pour avoir accès à la géothermie, une technologie difficilement rentable à l’échelle individuelle. 

Au-delà de la géothermie et de la transition énergétique, Celsius engendre des bénéfices environnementaux collatéraux, car le creusement des puits est l’occasion de remplacer l’asphalte par un pavage perméable et de verdir la ruelle.

Eminoro et Khayman (Wikipedia)

Main dans la main avec la Coop Carbone

Le projet est ambitieux et Solon n’avait pas l’intention de le mener tout seul. Il se fait donc accompagner par la Coop Carbone, dont la mission générale est justement de mettre en œuvre des projets collaboratifs dans le but de réduire les émissions de carbone. « On cherche à appuyer des partenaires locaux pour développer des projets qui vont permettre de réduire les émissions de GES, relate Benoit Bourque, directeur Énergie à la Coop Carbone. Travailler avec Solon pour bâtir le projet Celsius s’est naturellement imposé. » Il convient que le projet est colossal, mais rétorque du même coup qu’il est temps d’être ambitieux pour être à la hauteur du défi posé par les changements climatiques. « Il faut démontrer qu’on est capable de passer à l’action à différentes échelles dans la société », poursuit-il. La Coop Carbone apporte un soutien technique et organisationnel au développement du projet. Elle examine avec l’aide de firmes spécialisées les aspects techniques, environnementaux, légaux et financiers, sans oublier la mobilisation citoyenne qui est le pilier du projet.

L’ambition du projet et la crédibilité des acteurs suscitent de l’engouement, et l’arrondissement fut le premier partenaire financier à se découvrir. « Ça a servi de levier pour aller chercher du financement plus conséquent auprès de la Fédération canadienne des municipalités, puis le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation (MESI), Énergir, le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité, la Caisse d’économie solidaire Desjardins, la Fondation familiale Trottier, énumère Benoit Bourque. Un ensemble de partenaires qui contribue au financement de l’étude de faisabilité, à payer les firmes d’ingénierie, à monter le plan d’affaires… »

Au cœur de Celsius

L’étude de faisabilité s’est achevée en février 2018. Elle avait pour but d’identifier trois ruelles de l’arrondissement propices au projet et de réaliser pour chacune d’elles une analyse technique et économique. Le choix des ruelles s’est fait selon quatre critères. Il fallait que la ruelle présente un potentiel de réduction de GES significatif, autrement dit qu’on y trouve des résidences chauffées au mazout ou au gaz naturel. Il fallait que ce soit techniquement faisable, c’est-à-dire que le sous-sol n’est pas encombré. Par exemple, le couloir traversé par la ligne orange du métro a été éliminé d’office. Il fallait aussi obtenir l’acceptabilité sociale et qu’il n’y ait pas d’opposition au projet. Enfin et surtout, il fallait des résidents intéressés, motivés et prêts à s’engager. Les trois ruelles sélectionnées sont Saint-Marc (1re  Avenue – 2e Avenue/Beaubien – Bellechasse), Prov-herbes (6e Avenue – 7e Avenue/Holt – Dandurand) et Cuvillier (Aylwin/Rachel – Sherbrooke). Au total pour ces trois ruelles, 70 participants ont adhéré au projet. Une fois retenue, chacune de ces ruelles a fait l’objet d’une évaluation technique par la firme d’ingénieurs Induktion qui tient compte de la nature du sol, de la disposition de la ruelle et de la consommation énergétique de chaque résident participant. Il s’en est suivi une analyse financière qui établit le coût d’implantation, d’opération, d’entretien et sa rentabilité. De son côté, le CIRAIG a réalisé des analyses du cycle de vie pour quantifier les émissions de GES évitées ainsi que d’autres indicateurs environnementaux.

 

Solon

Au terme de l’exercice, il ressort que cette transition énergétique éviterait chaque année, pour les trois ruelles, l’émission de 127 tonnes éq. CO2 et qu’il faudra atteindre une centaine de participants pour rentabiliser le projet. Chaque réseau est physiquement indépendant, mais c’est la gestion commune par une même coopérative qui permet de mutualiser les frais de gestion et de rentabiliser le projet.

Maintenant et ensuite

En 2018, la Coop Carbone finalise le plan d’affaires et l’optimisation technique du projet pour dimensionner le réseau de distribution et identifier les équipements les mieux adaptés. Mais surtout, il faudra mobiliser 30 nouveaux participants. Benoit Bourque est optimiste. « On a une équipe solide, capable de démontrer d’un point de vue juridique, réglementaire, financier et technique que le projet fonctionne. On a été capables de susciter l’intérêt de 70 résidents sur la base d’un concept. Le jour où on aura un contrat avec une grille tarifaire, je pense qu’on va dépasser les 30 logements. On est confiant d’atteindre nos objectifs, de sorte qu’en 2019-2020, on va planifier la construction d’une première infrastructure », prévoit-il. S’il y a un risque financier à se lancer dans cette aventure, Benoit Bourque répond que garder un système de chauffage au gaz ou au mazout pendant les vingt prochaines années contient aussi des inconnues, autant du côté de l’entretien que du prix de l’énergie. Par ailleurs, une fois la ruelle remise en état, il sera difficile d’y connecter de nouvelles résidences sans ajuster les puits et le réseau de distribution. « Il faut le voir comme quelque chose qui va se passer une fois dans la ruelle », prévient-il, bien que ce sera aux membres de la coopérative d’en décider. S’il y a un risque à embarquer, il y a aussi un risque à rater le bateau.

Si extension du projet il y a, ce serait plutôt pour le reproduire dans d’autres ruelles, croit Benoit Bourque. Et des ruelles, Montréal n’en manque pas. Ce qu’il manque, c’est une cartographie de la consommation de mazout et de gaz naturel pour cibler les sites qui présentent de bons potentiels de réduction des émissions de GES. Benoit Bourque imagine même coupler cette cartographie avec celle des îlots de chaleur pour faire d’une pierre deux coups, car la géothermie – qui apporte climatisation et verdissement de la ruelle – supprimerait l’îlot de chaleur.


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