Paris – Grands projets structurants et participation citoyenne

La Ville lumière se consacre à humaniser ses places publiques en misant notamment sur la participation citoyenne. Trois études de cas : place de la Concorde, place Colonel Fabien et aux abords de la gare Montparnasse.

Paris n’a pas cet héritage urbanistique de la règle d’or de l’équilibre entre le centre de la place, le bâti et la fluidité des différentes mobilités. Les places publiques « parfaites » se retrouvent plutôt en Italie : comme à Rome, Vérone, Sienne ou Bologne. Toutefois, jumelée avec Rome depuis 75 ans, on peut penser que Paris s’inspire de sa sœur urbaine pour se refaire une beauté. Car désormais, la Ville lumière se consacre à humaniser ses places publiques si longtemps laissées à l’urbanisme minéral du transport et de l’efficacité des ronds-points sans charme.

Déjà à compter de 2014, la Ville de Paris a mis en place un vaste programme de grands projets structurants qui concernent le réaménagement de plusieurs places publiques sur tout le territoire parisien. Les citoyens et citoyennes y participent également sous forme de commissions consultatives et de projets participatifs, qui sont le fruit d’un désir d’implication des personnes concernées par le grand projet de leur arrondissement. De la rénovation d’une cour d’école à un tiers-lieu1, d’une exposition de photos dans un lieu industriel à l’entretien des allées, ces projets participatifs font partie du processus d’amélioration des projets structurants.

À la veille des élections municipales françaises, nous avons retenu trois grands projets structurants déjà mis en place ou en cours de déploiement : la place de la Concorde, la place Colonel Fabien et les abords de la gare Montparnasse.

I. Place de la Concorde : nouvelle place-jardin accessible tapissée de gazon

Un des lieux mythiques des Jeux olympiques 2024, tout près des Champs-Élysées, la place de la Concorde a notamment accueilli les compétitions de skateboard et l’ouverture des Jeux paralympiques. Cette appropriation du lieu par les touristes et les Parisiens devint le démarrage d’un projet structurant.

Il y a un an, c’est l’équipe de Philippe Prost et Bruel Delmar qui a été désignée pour le réaménagement de la place de la Concorde. Ce duo d’architecte et d’architecte paysagiste se fixe comme objectif la mise en valeur du patrimoine architectural du lieu, tout en l’adaptant aux enjeux du réchauffement climatique : « Nous faisons converger les objectifs de restauration de la place et son réaménagement autour des enjeux climatiques, des mobilités et de la diversité des usages», explique l’architecte Prost.

Vue aérienne de la proposition en place-jardin de la place de la Concorde. – Photo : Philippe Prost, architecte/AAPP/ADAGP, 2025 – Image de synthèse : Jeudi Wang
 

Dessiner une place-jardin selon les enjeux climatiques

En 1772, la place de la Concorde, qui portait alors le nom du roi Louis XV, était cintrée par de larges fossés servant à des plantations d’arbres fruitiers. Sous le Second Empire, les fossés sont remplis par raison de sécurité, plusieurs citoyens y étant tombés. Le projet actuel ambitionne de remettre en valeur cet aspect de place-jardin, en aménageant des carrés de gazon, en plantant 131 arbres et en redonnant la lisibilité des fossés végétalisés, de manière moins profonde toutefois que sous Louis XV (voir coupe). De plus, les fossés permettront la collecte des eaux de pluie, avec une capacité allant jusqu’à cinq jours de pluie intense. Ils serviront aussi de trait d’union avec la Seine et les jardins des Champs-Élysées (voir vue aérienne du projet de la place). Il est prévu que 50 % de la place soit rendue perméable, ce qui permettra un rafraîchissement de huit degrés au sol. Cet aménagement est essentiel, car la place de la Concorde forme actuellement un des îlots de chaleur les plus dommageables de la capitale.

Dessin d’Hubert Robert des fossés devant l’hôtel Crillon et le garde-meuble royal (aujourd’hui Musée de la Marine), fin du XVIIIe siècle. – Source : Bibliothèque nationale de France
Place de la Concorde, coupe des parterres et des fossés remis à jour. – Illustration : Jeudi Wang

 

Les contraintes : des réseaux électriques, gaziers et téléphoniques jusqu’au déplacement du piéton, en passant par les obligations patrimoniales d’une place classée depuis 1937 

Le réaménagement de la place de la Concorde est soumis à de nombreuses contraintes souterraines, notamment liées au transport (trois lignes de métro y passent) et à la présence de nombreux réseaux électriques, gaziers et téléphoniques, avec lesquelles les architectes devront composer.

De plus, il est très difficile pour l’heure de traverser la place à pied. Il est donc prévu que l’anneau central devienne piéton et qu’il soit gazonné. « Pour les cheminements piétonniers, nous avons fait affaire avec plusieurs associations, dont celles de personnes non voyantes, explique Philippe Prost. C’est un projet qui interpelle nombre de groupes de citoyens et participants. De la préfecture de police au ministère de l’Écologie, les demandes de permis affluent. » Redonner la priorité aux piétons, avec plus de 66 % de la surface leur étant consacrée, permettrait de retrouver la place en promenade d’autrefois2. La place restera tout de même traversable pour les véhicules motorisés sur un seul côté, et la circulation automobile côté Seine sera repensée. En outre, deux passerelles piétonnes de 20 m de longueur traverseront la rue entre la Seine et les abords de la place afin de permettre la « transparence hydraulique3 ». Les piétons pourront aussi profiter d’un escalier spécifique leur permettant de retrouver la Seine plus en bas.

Notons enfin que la place de la Concorde, comprenant notamment l’Hôtel de la Marine, ancien garde-meuble royal, et l’Hôtel Crillon, est classée monument historique depuis 1937. Sur la place, plusieurs sculptures, guérites et fontaines devront également faire l’objet de restaurations. Ces bâtiments et mobiliers urbains patrimoniaux nécessitent donc des échanges continus avec les Architectes des Bâtiments de France, gardiens du patrimoine français.

Place Colonel Fabien, esquisse de la place elliptique asymétrique avec section arbres d’un côté et section plates-bandes de l’autre. – Source : Ville de Paris
Emprise de la chaussée et répartition de la circulation voitures / vélos / piétons. – Photo : Manon Sarthou

 

À l’écoute des propositions citoyennes grâce à la Commission de la Concorde

En amont du concours d’architectes pour restaurer la place, la Commission de la Concorde, à laquelle participèrent de 25 à 30 personnes ou représentants de groupements, fut mise sur pied pour créer le cahier de charges du concours. Beaucoup de spécialistes, mais aussi des citoyens et des associations, firent partie de cette commission pour partager leur point de vue, ce qui s’est traduit par des recommandations pour l’aménagement de la Concorde. La préoccupation sur la mobilité pour les vélos, les piétons et les voitures fut un enjeu important du dialogue. L’autre point de vue phare fut le désir de conserver le statut d’espace de rassemblement populaire de la place : un lieu de mémoire, de culture et d’histoire.

La place de la Concorde débutera sa transformation en place-jardin après que toutes les demandes de permis auront été déposées, fin 2026. Les travaux devraient durer de 2027 à 2030.

II. La forêt urbaine de la place Colonel Fabien

La forêt urbaine de la place Colonel Fabien démontre à la fois l’investissement de la Ville à prendre le virage écologique et à répondre aux besoins des citoyens habitant le secteur de cette place des Xe et XIXe arrondissements. Le concept de forêt urbaine est né dans les années 1990 pour végétaliser les villes.Ces forêts consistent en un aménagement sur l’espace public d’une plantation dense d’arbresde différentes espèces, d’arbustes et de végétaux, d’unesuperficie minimale d’environ 1000 m2Les nombreux bénéfices d’une forêt en ville comptent notamment le rafraîchissement, car l’humidité de la végétation contribue à diminuer la température du site et des alentours. En outre, le captage du carbone par les plantes permet d’absorber naturellement le CO2 et de purifier l’air ambiant. Enfin, puisque les forêts urbaines sont propices à l’épanouissement d’une grande variété d’espèces végétales et animales, elles contribuent à la préservation de la biodiversité.

Plantation dans le secteur de la forêt urbaine de la place Colonel Fabien.
Aperçu du passage piéton en direction de l’Espace Neimeyer. – Photos : Manon Sarthou

 

Projets participatifs

Une période de concertation permit de mettre en place des ateliers participatifs et thématiques pour approfondir les aménagements, usages et ambiances souhaités sur la place Colonel Fabien. À l’aménagement pensé par la Ville vinrent donc s’ajouter des projets demandés par les citoyens et citoyennes habitant les Xe et XIXe arrondissements. Ainsi, une fresque sur les droits de la personne, des balançoires dans les jardins, un lieu pour prêt de matériel de bricolage, un accès à du matériel de sport, une installation de rampes sur la rue pentue de la Grange-aux-Belles et des embellissements du quartier Secrétan font partie des projets participatifs retenus par la Ville et intégrés au grand projet structurant. Ces pistes d’aménagement furent présentées aux citoyens lors d’une réunion publique de concertation en janvier 2023. Et tout au long du projet,plusieurs réunions publiques eurent lieu pour présenter l’évolution de l’aménagement de la place.

Histoire d’un aménagement

Michèle Zaoui est architecte au Secrétariat général de la Ville de Paris, responsable de la qualité de l’espace public. Elle précise que : « Les projets participatifs font partie du programme Embellir votre quartier. Ils viennent se greffer aux grands projets structurants. Ils sont un maillage plus fin qui va amplifier le grand projet iconique. Le projet participatif est très important pour la Ville, car il compte pour 25 % du budget total municipal. La place Colonel Fabien sera la 4e forêt urbaine après la place de la Catalogne, le parvis de l’Hôtel de Ville et la place de Charonne. Elle sera inaugurée mi-mars et une grande exposition photographique soulignera cet événement. »

Michèle Zaoui raconte que l’histoire de l’aménagement de la place Colonel Fabien fut rocambolesque : « Il fallut comprendre la place. Les ABF (Architectes des Bâtiments de France) n’étaient pas d’accord avec le plan proposé de cet espace elliptique qui devenait non symétrique. Il était en effet prévu de planter des arbres sur un seul côté, car, de l’autre côté, trop de réseaux enfouis nous empêchaient de faire des plantations. Des plans anciens trouvés au Service d’archéologie de la Ville révélèrent que des arbres avaient déjà été implantés au même endroit. »

Place Colonel Fabien, esquisse de la place elliptique asymétrique avec section arbres d’un côté et section plates-bandes de l’autre. – Source : Ville de Paris
Emprise de la chaussée et répartition de la circulation voitures / vélos / piétons. – Photo : Manon Sarthou

 

« Nous avons voulu respecter les usages de la place, affirme Mme Zaoui, tels que le terrain des boules de pétanque au centre de la place établi depuis fort longtemps. » Des ajouts à ces espaces de jeu, tels que des tables d’échecs, des brumisateurs, du cinéma en plein air et même des maisons à insectes, viennent maintenant créer un lieu convivial. Enfin, au niveau de la mobilité, « il y a eu un travail conséquent afin de convaincre des propriétaires de stationnement dont l’entrée donnait sur le rond-point de la place de modifier leur entrée pour laisser passer la piste cyclable ».Michèle Zaoui fut fort convaincante !

III. Aux abords de la gare Montparnasse

« Les abords de la gare Montparnasse permettront un changement drastique d’un aménagement des années 1960 très minéral, basé sur la voiture à un aménagement végétal et à des circulations piétonnes. » C’est ce qu’affirme Hiba Debouk, directrice des territoires chez AREP (agence d’Architecture de Recherche et d’Engagement Post-carbone).  

Nous avions déjà décrit le nouvel aménagement intérieur de la gare Montparnasse dans un numéro précédent (voir FORMES, Volume 21, N° 1, « Le patrimoine ferroviaire de Paris »). Cette fois, pour l’aménagement extérieur, AREP est maître d’œuvre pour l’ensemble du parvis de la gare, la rue du Départ, la rue de l’Arrivée, place du 18 juin, le tunnel de la rue du Maine et les abords du centre commercial de la tour Montparnasse. AREP s’adjoint le bureau d’architectes paysagistes Wagon Landscaping et un bureau spécialisé dans la sécurité, Cronos, auxquels viendra s’ajouter Repérage urbain (spécialistes des études sociologiques des habitudes des citadins et résidents du quartier).

« Nous avons observé aux abords de la gare un vocabulaire routier qui est une sorte de “parcours du combattant pour le piéton”, paraphrase Mme Debouk. Cet ancien plan est un modèle urbanistique marqué et qui a atteint ses limites. Nous proposons de végétaliser le plus possible, sans nuire à la signalétique, afin de préserver la hauteur du regard. Pour le moment, il n’y a pas de vue dégagée en sortant de la gare, le socle de la tour est trop imposant, les voitures sont enclavées et les espaces publics incertains. Cet héritage de la grande tour et des rénovations des années 1960 conçu pour l’automobile a créé des corridors à voitures autour de la tour et des lieux non instinctifs. Bref, une rupture physique et visuelle peu attrayante pour l’usager. »

Repenser le quartier pour les usages naturels, de santé et de confort

Sortir de cette logique se fera selon un travail structuré par AREP : rationaliser l’espace voiture, métro, bus, taxi, piéton ; réorganiser l’espace des flux de circulation ; intégrer l’intermodalité (du train au métro, au bus, au taxi, à la marche) ; sécuriser les espaces par une transparence visuelle et végétaliser la « nappe minérale » afin d’apporter un confort de vie urbaine.

Axonométrie des abords de la gare Montparnasse projetant les espaces à végétaliser devant la gare sur le parvis de la gare, la rue du Départ, la rue de l’Arrivée, place du 18 juin, le tunnel de la rue du Maine et les abords du centre commercial de la tour. – Source : Arep

 

Ce ne sera pas sans difficulté, car les rails sont omniprésents, les vents tournoient autour de la tour et le sous-terrain, où se trouve une carrière de gypse, crée des problèmes de plantation. Malgré tout, AREP veut planter 150 arbres sur cette strate afin qu’elle devienne arborée. Projet ambitieux, certes, mais AREP sera épaulée d’une ressource scientifique, le CEREMA4 (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement), qui fera l’étude des eaux pluviales et cherchera à rendre le sol fertile.

Les projets participatifs

Les projets participatifs permettant aux citoyens et aux citoyennes de s’impliquer dans l’aménagement des abords de la gare Montparnasse comprennent des restaurations de peintures dans une église et différentes menuiseries pour embellir le quartier. Peu de projets, somme toute, mais il est envisagé de favoriser les usages multiples : activités économiques, résidences étudiantes, création d’équipements culturels et sportifs. Une consultation publique est prévue à l’été 2026. Les travaux se dérouleront par phase jusqu’en 2030.

Notes

1 En France, le terme tiers-lieu est utilisé pour signifier un territoire dont l’aménagement social et communautaire est une priorité. Il se situe souvent dans un quartier défavorisé.

2 Au début du XXe siècle, l’écrivain Marcel Proust décrivait ses promenades à pied entre les Champs-Élysées et les bords de la Seine, jusqu’au pont de la Concorde. Marcel Proust. Du Côté de chez Swann. Paris : Gallimard, Folio classique, 2025, p. 537.

3 La transparence hydraulique signifie une non-aggravation de la situation existante vis-à-vis du risque d’inondation ou de débordement de la Seine ou des eaux pluviales.

4 Le CEREMA est financé par le ministère de la Transition écologique et le ministère de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation.


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